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L'humanité en question

Récits de guerre et humour

La guerre est un thème littéraire depuis l’Antiquité (L’Iliade d’Homère ; les Chansons de Geste au Moyen Âge). Elle permet de glorifier la bravoure et la virilité de personnages qu’on qualifie très souvent de héros. Pourtant, la guerre a changé de statut (déjà avec Voltaire, dans un célèbre épisode de Candide), et notamment après la Première Guerre Mondiale. En effet, n’étant plus seulement pratiquée par les aristocrates ou par des militaires professionnels, mais par des conscrits (défendant les valeurs de la République et de la Patrie), elle a été vécue de façon traumatisante par la plupart des citoyens qui y ont participé plus ou moins malgré eux, ce qui s’est fortement répercuté dans la littérature du XXe siècle.

 

Problématique de séance : Peut-on traiter de sujets graves et sérieux , comme la guerre ,sur un mode plaisant ou humoristique ?

Point d’analyse : les procédés de l’humour.

Photo de Charles Chaplin - Le Dictateur : Photo Charles Chaplin - AlloCiné

Extrait du chapitre 3 de Candide ,  Voltaire, 1759

CHAPITRE TROISIEME

COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT



    Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

    Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.

Voyage au bout de la nuit,  Louis-Ferdinand Céline , 1932

Dans Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline, qui a dû participer à cette guerre, en livre une vision crue et triviale, par l’intermédiaire de son personnage principal (qui lui ressemble), Ferdinand Bardamu. La guerre n’est plus exaltée, glorifiée, idéalisée, mais perçue dans toute son horreur, par des soldats qui ont peur, sont dépassé par les événements, et terrifiés par les obus qui ravagent tout sur leur passage Louis Ferdinand Céline (1894-1961) a marqué le XX ème Siècle de son œuvre si particulière : la publication de Voyage au bout de la nuit a été un événement. En rompant avec la tradition romanesque, il a permis le développement du genre en 1950. En effet, ce premier roman est représentatif d’un style insolite, reposant notamment sur la langue populaire

« Allez-vous-en tous ! Allez rejoindre vos régiments ! Et vivement ! qu’il gueulait.

- Où qu’il est le régiment, mon commandant ? qu’on demandait nous…

- Il est à Barbagny. - Où que c’est Barbagny ? - C’est par là ! »

Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue. Allez donc le chercher son Barbagny dans la fin d’un monde ! Il aurait fallu qu’on sacrifiât pour le retrouver son Barbagny au moins un escadron tout entier ! Et encore un escadron de braves ! Et moi qui n’étais point brave et qui ne voyais pas du tout pourquoi je l’aurais été brave, j’avais évidemment encore moins envie que personne de retrouver son Barbagny, dont il nous parlait d’ailleurs lui-même absolument au hasard. C’était comme si on avait essayé en m’engueulant très fort de me donner l’envie d’aller me suicider.  Ces choses-là on les a ou on ne les a pas. De toute cette obscurité si épaisse qu’il vous semblait qu’on ne reverrait plus son bras dès qu’on l’étendait un peu plus loin que l’épaule,  je ne savais qu’une chose, mais cela alors tout à fait certainement, c’est qu’elle contenait des volontés homicides énormes et sans nombre . Cette gueule d’État-major n’avait de cesse dès le soir revenu de nous expédier au trépas et ça le prenait souvent dès le coucher du soleil . On luttait un peu avec lui à coups d’inertie, on s’obstinait à ne pas le comprendre, on s’accrochait au cantonnement pépère tant bien que mal, tant qu’on pouvait, mais enfin quand on ne voyait plus les arbres, à la fin, il fallait consentir tout de même à s’en aller mourir un peu ; le dîner du général était prêt. 

 

La Résistible ascension d’Arturo Ui, Bertolt Brecht, 1941

La Résistible ascension d’Arturo ne fut jamais publiée (elle le sera pour la première fois, en Allemagne, en 1957 puis, en France, en 1959) ni jouée du vivant de son auteur (première mise en scène en 1958 .Arturo Ui est une pièce extrêmement connotée politiquement puisque le personnage éponyme n'est qu'un ersatz d'Hitler, comme toute la mise en scène tend à le souligner. Toute la pièce se comprend comme une parabole de la montée du nazisme.

Devant le rideau de toile s'avance le bonimenteur. Sur le rideau sont collés des écriteaux en grosses lettres : « Le scandale des subventions aux Docks », « La lutte autour du testament et des aveux du vieil Hindsborough », « Coup de théâtre au procès de l’incendiaire des entrepôts », « Le gangster Ernesto Roma liquidé par ses amis », « Intimidation et assassinat d'Ignace Dollfoot », « Cicero aux mains des gangsters ». Derrière le rideau, une musique de foire.

Le Bonimenteur

Cher public, nous vous présentons

- Taisez-vous, les gens tout au fond !

Chapeau là-bas, la jolie dame !

Des gangsters l'historique drame :

 Inédites révélations

Sur la scandaleuse affaire

De la pseudo-subvention

Aux pseudo-travaux portuaires.

Nous vous montrons également

Les aveux d'Hindsborough avec son testament;

 L'ascension d'Arthur Ui au milieu de la baisse;

 Vous verrez comment rebondit

Le tristement fameux procès de l'incendie,

 Le meurtre de Dollfoot, la Justice dans les pommes,

 Les gangsters en famille, ou la mort d'Ernest Rome,

Et pour apothéose, en un dernier tableau,

 Les gangsters s'emparant enfin de Cicero.

 Vous allez voir, joués par les plus grands acteurs,

Les illustres héros du monde des gangsters

 Gangsters morts et gangsters vivants,

Provisoires ou permanents,

 Ceux qui sont nés gangsters ou le sont devenus,

Tel ce vieil Hindsborough, modèle des vertus.

 Le vieil Hindsborough s'avance devant le rideau.

L'âme est noire, les cheveux blancs.

Salue un peu, vieux dégoûtant !

Le vieil Hindsborough se retire après avoir salué.

Vous y verrez aussi, tiens, déjà le voilà

 Qui paraît,

Gobbola s'est avancé devant le rideau.

 Le fleuriste appelé Gobbola.

Lui, le gueuloir graissé de pommad' synthétique,

Vous vendra des vessies pour des lamp's électriques.

 Le mensonge, dit-on, a les pieds raccourcis

Regardez voir un peu les pieds de celui-ci.

 Gobbola se retire en boitant.

 Au tour d'Ermanuel Gori, le clown vedette !

Sors de ton trou, et fais voir ta binette !

Gori s'avance devant le rideau et salue de la main.

 Un des plus grands tueurs de toute la chronique.

 Fous le camp !

Gori se retire, l'air vexé.

               Et voici, curiosité unique,

Le gangster des gangsters, le tristement célèbre

Arturo Ui, fléau que le ciel en colère

 Envoya nous punir de nos iniquités,

 Nos crimes, nos erreurs et notre lâcheté !

Ui s'avance devant le rideau et marche le long de la rampe.

Comment ne point penser à Richard le Troisième ? J

Jamais, depuis le temps de Lancastre et Tudor,

Jamais on n'avait vu la même

Histoire de flamme et de mort.

Vu, honorable société,

 L'exceptionnel intérêt du spectacle,

 La direction n'a reculé

 Ni devant les frais, ni devant les taxes

 Tout est représenté en grand style tragique,

 Mais sans quitter d'un pas le réel authentique.

Nous ne vous montrons pas une fiction nouvelle,

Rien d'inventé ou bien d'imaginaire,

D'expurgé, de refait afin de mieux vous plaire.

Ce que nous vous montrons est partout bien connu

 Le drame de gangsters que chacun a vécu.

La musique joue plus fort, accompagnée d'un crépitement de mitraillette ; le bonimenteur se retire.

Documents vidéo :

La scène du ballon | "le dictateur" - Charlie Chaplin - 1940

Charlie Chaplin - Le discours d'Adenoid Hynkel - Le Dictateur - VF - Français

Photo du célébre tableau "Guernica" de Pablo Picasso - 1937 (Musée Centre de l'Art Reina Sofia - Madrid)

la guerre en littérature entre fiction et témoignage

Objectif de la séance : la guerre en littérature entre fiction et témoignage

Questionnement : En faisant de leur témoignage une œuvre littéraire qui assume sa part de fiction, les auteurs parviennent-ils à offrir un témoignage plus juste de leur expérience de la Shoah ?

Jorge Semprun, L’Ecriture ou la vie, 1996

L'Écriture ou la Vie est un livre de l'écrivain espagnol Jorge Semprún, publié en 1994. Il mêle un récit autobiographique sur la vie de l'auteur après sa sortie d'un camp de concentration, et une réflexion sur la difficulté de raconter directement l'expérience de la déportation

Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ?

Le doute me vient dès ce premier instant.

Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L’histoire est fraîche en somme. Nul besoin d’un effort de mémoire particulierNul besoin non plus d’une documentation digne de foi, vérifiée. C’est encore au présent, la mort. Ca se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d’Auschwitz.

            Il n’y a qu’à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi.

            Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d’un récit possible mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création, ou de recréation. Seul l’artifice d’un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la réalité du témoignage. Mais ceci n’a rien d’exceptionnel : il en est ainsi de toutes les grandes expériences historiques.

[…]

Mais peut-on tout entendre ? Le pourra-t-on ? En auront-ils la patience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaires ? Le doute me vient, dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d’avant, du dehors –venus de la vie-, à voir le regard épouvanté, presque hostile, méfiant du moins, des trois officiers.

Les bienveillantes, Jonathan Litell, 2006

Les Bienveillantes est un roman de l’écrivain franco-américain  Jonathan Littell. Il s’agit des mémoires d’un personnage fictif, Maximilien Aue, qui a participé aux massacres de masse nazis comme officier SS. Jonathan Litell nous fait ainsi  revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux.

Extrait 1

« En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif. »

Extrait 2

«Écoutez, ce n'est pas tout, mais il faut commencer à planifier l'action». – «Oui, mais justement, reprit Kehrig avec véhémence, c'est absolument grotesque, cette histoire, ça n'a pas de sens». – «Qu'est-ce qui est grotesque?» demanda Vogt. – «Ces représailles, voyons! On se croirait pendant la guerre de Trente Ans! Et puis d'abord, comment voulez-vous bien identifier un millier de Juifs? En une nuit?» Il se tapota le nez. «À vue d'œil? En examinant les nez? En les mesurant?» – «C'est vrai, ça, reconnut Janssen, qui n'avait rien dit jusque-là. Ça ne va pas être facile». – «Hafner avait une idée», proposa laconiquement Kurt Hans. «On n'a qu'à leur demander de baisser le pantalon». Kehrig explosa d'un coup: «Mais c'est absolument ridicule! Vous avez tous perdu le bon sens!… Callsen, dites-le-leur». Callsen restait sombre mais ne s'émut pas:

    «Écoutez, Sturmbannführer. Calmez-vous. Il doit bien y avoir une solution, j'en discuterai tout à l'heure avec l'Obergruppenführer. Quant au principe de la chose, ça ne me plaît pas plus qu'à vous. Mais ce sont les ordres». Kehrig le fixait en se mordillant la langue; visiblement, il cherchait à se contenir. «Et le Brigadeführer Rasch, éructa-t-il enfin, qu'en dit-il? C'est notre supérieur direct, après tout».

 

Si c’est un homme, Primo Levi, 1947

Primo Levi,  est un chimiste italien et juif qui fut déporté au camp d'Auschwitz-Birkenau durant la Seconde Guerre mondiale. Après en avoir réchappé, il fait publier un récit en 1947 dans lequel il relate l'horreur des camps, dont il restera marqué jusqu'à son suicide en 1987.

Si c'est un homme est ainsi un récit authentique et fort, par lequel le lecteur peut se rendre compte de toute l'atrocité qui rythmait la vie des déportés. Primo Levi ne l'a pas écrit pour autre chose : il voulait témoigner de l'existence de l'impossible, de la violence à l'état pur, d'un rapport à l'autre absolument déshumanisé.

Vous qui vivez en toute quiétude

Bien au chaud dans vos maisons,

Vous qui trouvez le soir en rentrant

La table mise et des visages amis,

Considérez si c'est un homme

Que celui qui peine dans la boue,

Qui ne connaît pas de repos,

Qui se bat pour un quignon de pain,

Qui meurt pour un oui ou pour un non.

Considérez si c'est une femme

Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux

Et jusqu'à la force de se souvenir,

Les yeux vides et le sein froid

Comme une grenouille en hiver.

N'oubliez pas que cela fut,

Non, ne l'oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur,

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants,2

Ou que votre maison s'écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

 

Maus est une roman graphique de l'Américain Art Spiegelman publié de 1980 à 1991 aux États-Unis. L'œuvre se fonde sur les entretiens entre l'auteur et son père, rescapé des camps de la mort : c'est le récit de la transmission de la Shoah, en particulier les persécutions et l'extermination des Juifs en Pologne dans les années 1930 et 1940

 

http://idata.over-blog.com/1/38/88/34/Mes-lectures/maus-111.jpg

 

Riffaterre " Le témoignage littéraire"

La notion de témoignage littéraire peut sembler contradictoire en raison de la prédominance de la fiction et du style figuratif en littérature. Mais la contradiction se résout d’elle-même si on distingue le témoignage de sa représentation. Le témoignage est l’acte de se porter garant de l’authenticité de ce que l’on observe et qu’on croit digne d’être rapporté. Tandis que le témoignage littéraire est la représentation de cet acte authentique, et de l’objet qu’il authentifie dans une œuvre d’art verbal qui leur confère sa littérarité 1

 

La littérarité est ce qui est propre à la littérature.

Roman Jakobson introduit le concept de « littérarité » (literaturnost) dans une conférence de 1919, publiée en 1921 (NovejSaja russkaja poezija, Prague, 1921). Il le définit comme « ce qui fait d'une œuvre donnée une œuvre littéraire » dans la traduction française de Questions de Poétique (1973)1.

De nombreux théoriciens et poéticiens ont tenté d'approfondir ce concept en définissant quelles étaient les particularités du texte littéraire, sans parvenir à un résultat unanime. Néanmoins, deux grandes tendances sont perceptibles :

D'une part, une approche formelle. La littérarité est alors à chercher au niveau du texte même, dans la densité des figures utilisées, dans le soin apporté à la rythmicité de la phrase, etc. Dès lors, elle se détache du fond, de l'objet sur lequel on écrit et réside entièrement dans la forme.

D'autre part, une approche subjective dépendante de jugement de valeur variable selon les époques et les pays et qui se perçoit de façon proportionnelle au plaisir que provoque la lecture. Dès lors, la littérarité est un simple statut accordé aux œuvres.

 Riffaterre, Le témoignage littéraire

La notion de temoignage litteraire peut sembler contradictoire en raison de la predominance de la fiction et du style figuratif en litterature. Mais la contradiction se resout d'elle-meme si on distingue le temoignage de sa representation. Le temoignage est l'acte de se porter garant de l'authenticite de ce que l'on observe et qu'on croit digne d'etre rapporte. Tandis que le temoignage litteraire est la representation de cet acte authentique, et de l'objet qu'il authentifie, dans une aeuvre d'art verbal qui leur confere sa litterarite. On peut ainsi le distinguer des aeuvres fictionnelles ou des personnages portent temoignage, meme si ces personnages s'inspirent du role de temoin qu'aura joue leur auteur, par exemple les romans de Malraux, ou Le Zero et l'infini d'Arthur Koestler. Sont temoignages par contre des memoires comme Mes Prisons de Silvio Pellico, ou l'aeuvre de Solzhenitsin, qui ont les memes caracteres formels et esthetiques que tout texte litteraire, et en outre des signes dont la triple fonction est de donner l'impression de l'authenticite, de faire en sorte qu'elle soit necessairement percue par tous les lecteurs, et que leurs reactions soient fondees sur cette perception. En somme, ce qu'ajoute la litterarite au temoignage c'est l'effet de reel. Je pars donc de l'idee que le temoignage est un genre litteraire mineur, apparente a la tradition des moralistes de l'Antiquite et de la Renaissance, et plus particulierement a l'exemplum--recit fictionnel qui illustre une verite, un principe. L'exemplum est proche parent des fables et des apologues, mais avec cette difference qu'il semble credible, tandis que dans fables et apologues le recit est trop evidemment incroyable et que c'est son artifice meme qui nous invite a y chercher une verite cachee: ainsi, dans la fable, la convention d'animalite avertir le lecteur que si l'histoire parait absurde, sa morale du moins est valide. Une derniere distinction s'impose: tandis que l'exemplum n'est que vraisemblable, le temoignage doit etre vrai, ou plutot il doit etre presente comme vrai et un systeme semiotique ad hoc doit etre mis en place pour suppleer et conforter l'affirmation du vrai. Le temoignage resulte donc, comme texte, d'un contrat de verite en vertu duquel meme l'invraisemblable, meme l'inimaginable, meme l'indicible sont presentes comme des faits d'experience, de sorte que le lecteur doit pouvoir se dire a chaque page que le narrateur a bien vu, qu'il etait sur place, et parfois acteur autant qu'auteur. Mais la verite peut n'etre pas vraisemblable, et la vraisemblance restant necessaire, elle est alors remplacee par une thematique verifiante.

Journal de La part de l’autre , E-E Schmitt

                L'erreur que l'on commet avec Hitler vient de ce qu'on le prend pour un individu exceptionnel, un monstre hors norme, un barbare sans équivalent. Or c'est un être banal. Banal comme le mal. Banal comme toi et moi. Ce pourrait être toi, ce pourrait être moi. Qui sait d'ailleurs si, demain, ce ne sera pas toi ou moi? Qui peut se croire définitivement à l'abri? A l'abri d'un raisonnement faux, du simplisme, de l'entêtement ou du mal infligé au nom de ce qu'on croit le bien?

                Aujourd'hui, les hommes caricaturent Hitler pour se disculper eux-mêmes. La charge est inversement proportionnelle à la décharge. Plus il est différent, moins il leur ressemble. Tous leurs discours reviennent à crier «ce n'est pas moi, il est fou, il a le génie du mal, il est pervers, bref il n'a aucun rapport avec moi». Dangereuse naïveté. Angélisme suspect.

                Tel est le piège définitif des bonnes intentions. Bien sûr, Hitler s'est conduit comme un salaud et a autorisé des millions de gens à se comporter en salauds, bien sûr, il demeure un criminel impardonnable, bien sûr, je le hais, je le vomis, je l'exècre, mais je ne peux pas l'expulser de l'humanité. Si c'est un homme, c'est mon prochain, pas mon lointain

Grande résistance de mon entourage à mon projet. Seul Bruno M. comprend et m'encourage. Les autres, Nathalie B en tête, m'incitent à renoncer. 

- Tu ne peux pas associer ton nom à Hitler !

 Mais parler d'Hitler ne consiste pas à devenir hitlérien 

- Moi je sais que tu n'es pas nazi, mais les autres, les lecteurs pressés , les journalistes … 

- Tes craintes sont aberrantes ! il ne faut pas être noir pour lutter contre le racisme ou femme pour tenir des propos féministes . C'est à se flinguer, ce que tu dis ! 

- Peu importe . Tu ne dois pas y toucher , tu vas bousiller ta carrière et notre amitié. 

- Ton attitude me confirme que j'ai raison : Hitler reste un sujet tabou . C'est donc à ce tabou que je vais m'attaquer. Je veux comprendre. 

- Comprendre Hitler, te rends tu compte de ce que tu dis ? 

- Comprendre n'est pas justifié, Nathalie. Comprendre n'est pas pardonner. Il n'y a même que par la compréhension intime, profonde de l'ennemi que tu peux te battre avec lui. 

- Mais, mon pauvre Éric, tu n'arriveras jamais, toi, à comprendre Hitler. 

- Pourquoi ? 

- Parce que tu n'es pas comme lui. 

Une seule chose me trouble dans ce dialogue de sourd : arriverais-je à comprendre cet être que je déteste ? Je l'espère. J'ai rendez-vous avec cela. 

Hitler est à la fois à l'extérieur et à l'intérieur de moi .  A l'extérieur dans un passé accompli, dont il ne reste que des cendres et des témoignages. À l'intérieur, car c'est un homme, un de mes possibles, et je dois pouvoir l'appréhender. 

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Comment dire les violences historiques?

Primo Lévi - Si c’est un homme - Extrait du chapitre 1

Une dizaine de SS, plantés sur leurs jambes écartées, se tenaient à distance, l'air indifférent. À un moment donné, ils s'approchèrent, et sans élever la voix, le visage impassible, ils se mirent à interroger certains d'entre nous en les prenant à part, rapidement : « Quel âge ? En bonne santé ou malade ? » et selon la réponse, ils nous indiquaient deux directions différentes.

Tout baignait dans un silence d'aquarium, de scène vue en rêve. Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d'apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C'était à la fois déconcertant et désarmant. Quelqu'un osa s'inquiéter des bagages : ils lui dirent: « bagages, après » ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent « après, de nouveau ensemble » ; beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent « bon, bon, rester avec enfants ». Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu'accomplir son travail de tous les jours ; mais comme Renzo s'attardait un peu trop à dire adieu à Francesca, sa fiancée, d'un seul coup en pleine figure ils l'envoyèrent rouler à terre : c'était leur travail de tous les jours.

En moins de dix minutes, je me trouvai faire partie du groupe des hommes valides. Ce qu'il advint des autres, femmes, enfants, vieillards, il nous fut impossible alors de le savoir : la nuit les engloutit, purement et simplement. Aujourd'hui pourtant, nous savons que ce tri rapide et sommaire avait servi à juger si nous étions capables ou non de travailler utilement pour le Reich ; nous savons que les camps de Buna-Monowitz et de Birkenau n'accueillirent respectivement que quatre-vingt-seize hommes et vingt-neuf femmes de notre convoi et que deux jours plus tard il ne restait de tous les autres - plus de cinq cents - aucun survivant. Nous savons aussi que même ce semblant de critère dans la discrimination entre ceux qui étaient reconnus aptes et ceux qui ne l'étaient pas ne fut pas toujours appliqué, et qu'un système plus expéditif fut adopté par la suite : on ouvrait les portières des wagons des deux côtés en même temps, sans avertir les nouveaux venus ni leur dire ce qu'il fallait faire. Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz.

Ainsi mourut la petite Emilia, âgée de trois ans, tant était évidente aux yeux des Allemands la nécessité histori-que de mettre à mort les enfants des juifs. Emilia, fille de l'ingénieur Aldo Levi de Milan, une enfant curieuse, ambitieuse, gaie, intelligente, à laquelle ses parents, au cours du voyage dans le wagon bondé, avaient réussi à faire prendre un bain dans une bassine de zinc, avec de l'eau tiède qu'un mécanicien allemand « dégénéré » avait consenti à prélever sur la réserve de la locomotive qui nous entraînait tous vers la mort.

Ainsi disparurent en un instant, par traîtrise, nos femmes, nos parents, nos enfants. Presque personne n'eut le temps de leur dire adieu. Nous les aperçûmes un moment encore, telle une masse sombre à l'autre bout du quai, puis nous ne vîmes plus rien.

 

L’espèce humaine, Antelme, 1947

Nous sommes tous, au contraire, ici pour mourir. C’est l’objectif que les SS ont choisi pour nous.
Ils ne nous ont ni fusillés ni pendus mais chacun, rationnellement privé de nourriture, doit devenir le mort prévu, dans un temps variable. 
Le seul but de chacun est donc de s’empêcher de mourir. Le pain qu’on mange est bon parce qu’on a faim, mais s’il calme la faim, on sait et on sent aussi qu avec lui la vie se défend dans le corps. Le froid est douloureux, mais les SS veulent que nous mourions par le froid, il faut s’en protéger parce que c’est la mort qui est dans le froid. Le travail est vidant - pour nous, absurde - mais il use, et les SS veulent que nous mourions par le travail; aussi faut-il s’économiser dans le travail parce que la mort est dedans. Et il y a le temps: les SS pensent qu’à force de ne pas manger et de travailler, nous finirons par mourir; les 88 pensent qu’ils nous auront à la fatigue c’est-à-dire par le temps, la mort est dans le temps.  Militer, ici, c’est lutter raisonnablement contre la mort

Marguerite Duras, La Douleur, 1985 - Extrait

Marguerite Duras attend le retour de son conjoint, Robert Antelme, déporté dans un camp de concentration allemand pendant la seconde guerre mondiale. Dans l'extrait qui suit, elle le revoit pour la première fois, dès son retour du camp. 

« Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel. C'est un sourire de confusion. Il s’excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est Ià, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité.

Il avait voulu revoir la maison. On l’avait soutenu et il avait fait le tour des chambres. Ses joues se plissaient mais elles ne se décollaient pas des mâchoires, c’étaient dans ses yeux qu’on avait vu son sourire. Quand il était passé dans la cuisine, il avait vu le clafoutis qu’on lui avait fait. Il a cessé de sourire : « Qu est-ce que c’est? » On le lui avait dit. À quoi il était? Aux cerises, c'était la pleine saison. «Je peux en manger? - Nous ne le savons pas, c'est le docteur qui le dira. » Il était

revenu au salon, il s'était allongé sur le divan. « Alors je ne peux pas en manger? - Pas encore. - Pourquoi? - Parce qu'il y a déjà eu des accidents dans Paris à trop vite faire manger les déportés au retour des camps. »

Il avait cessé de poser des questions sur ce qui s'était passé pendant son absence. Il avait cessé de nous voir. Son visage s'était recouvert d'une douleur intense et muette parce que la nourriture lui était encore refusée, que ça continuait comme au camp de concentration. Et comme au camp, il avait accepté en silence. Il n'avait pas vu qu’on pleurait. Il n'avait pas vu non plus qu'on pouvait à peine le regarder, à peine lui répondre. Le docteur est arrivé. Il s'est arrêté net, la main sur la poignée, très pâle. Il nous a regardés puis il a regardé la forme sur le divan. Il ne comprenait pas. Et puis il a compris : cette forme n'était pas encore morte, elle flottait entre la vie et la mort et on l'avait appelé, lui, le docteur, pour qu'il essaye de la faire vivre encore. Le docteur est entré. Il est allé jusqu'à la forme et la forme lui a souri. Ce docteur viendra plusieurs fois par jour pendant trois semaines, à toute heure du jour et de la nuit. Dès que la peur était trop grande, on l’appelait, il venait. Il a sauvé Robert L. Il a été lui aussi emporté par la passion de sauver Robert L. de la mort. Il a réussi.

Nous avons sorti le clafoutis de la maison pendant qu’il dormait. Le lendemain la fièvre était là, il n’a plus parlé d’aucune nourriture.

S’il avait mangé dès le retour du camp, son estomac se serait déchiré sous le poids de la nourriture, ou bien le poids de celle-ci aurait appuyé sur le cœur qui lui, au contraire, dans la caverne de sa maigreur était devenu énorme : il battait si vite qu’on n’aurait pas pu compter ses pulsations, qu’on n’aurait pas pu dire qu’il battait à proprement parler mais qu’il tremblait comme sous l’effet de l’épouvante. Non, il ne pouvait pas manger sans mourir. Or il ne pouvait plus rester encore sans manger sans en mourir. C’était là la difficulté.
La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l’atteindre lui, ce n’était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l’assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s’essoufflait. 41 : le cœur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le cœur, pensions-nous, le cœur va s’arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le cœur est sourd. Ce n’est pas possible, le cœur va s’arrêter. Non.
De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six ou sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l’étouffait, il s’accrochait à nos mains, il cherchait l’air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par-dessous les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l’os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d’un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur le seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. […] Une fois assis sur son seau, il faisait d’un seul coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l’anus ne pouvait pas le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait à retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait. La tête tenait au corps par le cou comme d’habitude les têtes tiennent, mais ce cou était tellement réduit — on en faisait le tour d’une seule main — tellement desséché qu’on se demandait comment la vie y passait, une cuiller à café de bouillie y passait à grand-peine et le bouchait. Au commencement le cou faisait un angle droit avec l’épaule. En haut, le cou pénétrait à l’intérieur du squelette, il collait en haut des mâchoires, s’enroulait autour des ligaments comme un lierre. Au travers on voyait se dessiner les vertèbres, les carotides, les nerfs, le pharynx et passer le sang : la peau était devenue du papier à cigarettes. Il faisait donc cette chose gluante vert sombre qui bouillonnait, merde que personne n’avait encore vue. Lorsqu’il l’avait faite on le recouchait, il était anéanti, les yeux mi-clos, longtemps.
Pendant dix-sept jours, l’aspect de cette merde resta le même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des S.S. On lui donnait de la bouillie jaune d’or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. Le seau hygiénique fermé on entendait les bulles lorsqu’elles crevaient à la surface. Elle aurait pu rappeler — glaireuse et gluante — un gros crachat. Dès qu’elle sortait, la chambre s’emplissait d’une odeur qui n’était pas celle de la putréfaction, du cadavre — y avait-il d’ailleurs encore dans son corps matière à cadavre — mais plutôt celle d’un humus végétal, l’odeur des feuilles mortes, celle des sous-bois trop épais. C’était là en effet une odeur sombre, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse de laquelle il émergeait et que nous ne connaîtrions jamais. (Je m’appuyais aux persiennes, la rue sous mes yeux passait, et comme ils ne savaient pas ce qui arrivait dans la chambre, j’avais envie de leur dire que dans cette chambre au-dessus d’eux, un homme était revenu des camps allemands, vivant.)
Évidemment il avait fouillé dans les poubelles pour manger, il avait mangé des herbes, il avait bu de l’eau des machines, mais ça n’expliquait pas. Devant la chose inconnue on cherchait des explications. On se disait que peut-être là sous nos yeux, il mangeait son foie, sa rate. Comment savoir? Comment savoir ce que ce ventre contenait encore d’inconnu, de douleur ?
Dix-sept jours durant l’aspect de cette merde est resté le même. Dix-sept jours sans que cette merde ressemble à quelque chose de connu. Chacune des sept fois qu’il fait par jour, nous la humons, nous la regardons sans la reconnaître. Dix-sept jours nous cachons à ses propres yeux ce qui sort de lui de même que nous lui cachons ses propres jambes, ses pieds, son corps, l’incroyable. Nous ne nous sommes jamais habitués à les voir. On ne pouvait pas s’y habituer. Ce qui était incroyable, c’était qu’il vivait encore. Lorsque les gens entraient dans la chambre et qu’ils voyaient cette forme sous les draps, ils ne pouvaient pas en supporter la vue, ils détournaient les yeux. Beaucoup sortaient et ne revenaient plus. Il ne s’est jamais aperçu de notre épouvante, jamais une seule fois. Il était heureux, il n’avait plus peur. La fièvre le portait. Dix-sept jours.
Un jour la fièvre tombe.
Au bout de dix-sept jours la mort se fatigue. Dans le seau elle ne bouillonne plus, elle devient liquide, elle reste verte, mais elle a une odeur plus humaine, une odeur humaine. Et un jour la fièvre tombe, on lui a fait douze litres de sérum, et un matin la fièvre tombe. Il est couché sur ses neuf coussins, un pour la tête, deux pour les avant-bras, deux pour les bras, deux pour les mains, deux pour les pieds ; car tout ça ne pouvait plus supporter son propre poids, il fallait engloutir ce poids dans du duvet, l’immobiliser.
Et une fois, un matin, la fièvre sort de lui. La fièvre revient mais retombe. Elle revient encore, un peu plus basse et retombe encore. Et puis un matin il dit : «J’ai faim. »

La faim avait disparu avec la montée de la fièvre. Elle était revenue, avec la retombée de la fièvre. Un jour le docteur a dit : « Essayons, essayons de lui donner à manger, commençons par du jus de viande, s’il le supporte, continuez à lui en donner, mais en même temps donnez-lui de tout, par petites doses tout d’abord, et par paliers de trois jours, un peu plus à chaque palier. »

Dans la matinée je fais tous les restaurants de Saint-Germain-des-Prés pour trouver un presse-viande. J’en trouve un boulevard Saint-Germain dans un grand restaurant. Ils ne peuvent pas le prêter. Je dis que c’est pour un déporté politique qui est très mal, que c’est une question de vie ou de mort. La dame réfléchit, elle dit : «Je ne peux pas vous le prêter mais je peux vous le louer, ce sera mille francs par jour (sic). » Je donne mon nom, mon adresse et une caution. La viande m’est vendue au prix coûtant par le restaurant Saint-Benoit.
II digérait parfaitement le jus de viande. Alors au bout de trois jours il a commencé à manger des aliments solides.
Sa faim a appelé sa faim. Elle est devenue de plus en plus grande, insatiable.
Elle a pris des proportions effrayantes.
On ne le servait pas. On lui donnait directement les plats devant lui et on le laissait et il mangeait. Il fonctionnait. Il faisait ce qu’il fallait pour vivre. Il mangeait. C’était une occupation qui prenait tout son temps. Il attendait la nourriture pendant des heures. Il avalait sans savoir quoi. Puis on éloignait la nourriture et il attendait qu’elle revienne.

Il a disparu, la faim est à sa place. Le vide donc est à sa place. Il donne au gouffre, il remplit ce qui était vidé, les entrailles décharnées. C’est ce qu’il fait. Il obéit, il sert, il fournit à une fonction mystérieuse. Comment sait-il pour la faim ? Comment perçoit-il que c’est cela qu’il faut? II le sait d’un savoir sans équivalence aucune.

Il mange une côtelette de mouton. Puis il suce l’os, les yeux baissés, attentif seulement à ne laisser aucune parcelle de viande. Puis il reprend une deuxième côtelette de mouton. Puis une troisième. Sans lever les yeux.
Il est assis dans la pénombre du salon, près d’une fenêtre à demi ouverte, sur un fauteuil, entouré de ses coussins, sa canne à côté de lui. Dans ses pantalons ses jambes flottent comme des béquilles. Lorsqu’il fait du soleil, on voit à travers ses mains.
Hier, il ramassait les miettes de pain tombées sur son pantalon, par terre, en faisant des efforts énormes. Aujourd’hui il en laisse quelques-unes.
Quand il mange on le laisse seul dans la pièce. On n’a plus à l’aider. Ses forces sont revenues suffisamment pour qu’il tienne une cuiller, une fourchette. Mais on lui coupe la viande. On le laisse seul devant la nourriture. On évite de parler dans les pièces à côté. On marche sur la pointe des pieds. On le regarde de loin. Il fonctionne. Il n’a pas de préférence marquée pour les plats. De moins en moins de préférence. Il avale comme un gouffre. Quand les plats n’arrivent pas assez vite il sanglote et il dit qu’on ne le comprend pas.
Hier après-midi il est allé voler du pain dans le frigidaire. Il vole. On lui dit de faire attention, de ne pas trop manger. Alors il pleure.”

 

Camus, La peste, 1947

Le long des murs peints à la chaux, la lumière passait du rose au jaune. Derrière la vitre, une matinée de chaleur commençait à crépiter. C'est à peine si on entendit Grand partir en disant qu'il reviendrait. Tous attendaient. L'enfant, les yeux toujours fermés, semblait se calmer un peu. Les mains, devenues comme des griffes, labouraient doucement les flancs du lit. Elles remontèrent, grattèrent la couverture près des genoux, et, soudain, l'enfant plia ses jambes, ramena ses cuisses près du ventre et s'immobilisa. Il ouvrit alors les yeux pour la première fois et regarda Rieux qui se trouvait devant lui. Au creux de son visage maintenant figé dans une argile grise, la bouche s'ouvrit et, presque aussitôt, il en sortit un seul cri continu, que la respiration nuançait à peine, et qui emplit soudain la salle d'une protestation monotone, discorde, et si peu humaine qu'elle semblait venir de tous les hommes à la fois. Rieux serrait les dents et Tarrou se détourna. Rambert s'approcha du lit près de Castel qui ferma le livre, resté ouvert sur ses genoux. Paneloux regarda cette bouche enfantine, souillée par la maladie, pleine de ce cri de tous les âges. Et il se laissa glisser à genoux et tout le monde trouva naturel de l'entendre dire d'une voix un peu étouffée, mais distincte derrière la plainte anonyme qui n'arrêtait pas : « Mon Dieu, sauvez cet enfant. » Mais l'enfant continuait de crier et, tout autour de lui, les malades s'agitèrent. Celui dont les exclamations n'avaient pas cessé, à l'autre bout de la pièce, précipita le rythme de sa plainte jusqu'à en faire, lui aussi, un vrai cri, pendant que les autres gémissaient de plus en plus fort. Une marée de sanglots déferla dans la salle, couvrant la prière de Paneloux, et Rieux, accroché à sa barre de lit, ferma les yeux, ivre de fatigue et de dégoût. Quand il les rouvrit, il trouva Tarrou près de lui. - Il faut que je m'en aille, dit Rieux. Je ne peux plus les supporter. Mais brusquement, les autres malades se turent. Le docteur reconnut alors que le cri de l'enfant avait faibli, qu'il faiblissait encore et qu'il venait de s'arrêter. Autour de lui, les plaintes reprenaient, mais sourdement, et comme un écho lointain de cette lutte qui venait de s'achever. Car elle s'était achevée. Castel était passé de l'autre côté du lit et dit que c'était fini. La bouche ouverte, mais muette, l'enfant reposait au creux des couvertures en désordre, rapetissé tout d'un coup, avec des restes de larmes sur son visage.

 

Le journal d’Anne Franck, 1947

Notre vie a connu les tensions qu’on imagine, puisque les lois antijuives de Hitler n’ont pas épargné les membres de la famille qui étaient restés en Allemagne. En 1938, après les pogroms, mes deux oncles, les frères de maman, ont pris la fuite et se sont retrouvés sains et saufs en Amérique du Nord, ma grand-mère est venue s’installer chez nous, elle avait alors soixante-treize ans.

A partir de mai 1940, c’en était fini du bon temps, d’abord la guerre, la capitulation, l’entrée des Allemands, et nos misères, à nous les juifs, ont commencé. Les lois antijuives se sont succédé sans interruption et notre liberté de mouvement fut de plus en plus restreinte. Les juifs doivent porter l’étoile jaune ; les juifs doivent rendre leurs vélos, les juifs n’ont pas le droit de prendre le tram ; les juifs n’ont pas le droit de circuler en autobus, ni même dans une voiture particulière ; les juifs ne peuvent faire leurs courses que de trois heures à cinq heures, les juifs ne peuvent aller que chez un coiffeur juif ; les juifs n’ont pas le droit de sortir dans la rue de huit heures du soir à six heures du matin ; les juifs n’ont pas le droit de fréquenter les théâtres, les cinémas et autres lieux de divertissement ; les juifs n’ont pas le droit d’aller à la piscine, ou de jouer au tennis, au hockey ou à d’autres sports ; les juifs n’ont pas le droit de faire de l’aviron ; les juifs ne peuvent pratiquer aucune sorte de sport en public. Les juifs n’ont plus le droit de se tenir dans un jardin chez eux ou chez des amis après huit heures du soir ; les juifs n’ont pas le droit d’entrer chez des chrétiens ; les juifs doivent fréquenter des écoles juives, et ainsi de suite, voilà comment nous vivotions et il nous était interdit de faire ceci ou cela. Jacques me disait toujours : "Je n’ose plus rien faire, j’ai peur que ce soit interdit."

Dans l’été de 1941, grand-mère est tombée gravement malade, il a fallu l’opérer, et on a un peu oublié mon anniversaire. Comme d’ailleurs dans l’été de 1940, parce que la guerre venait de se terminer aux Pays-Bas. Grand-mère est morte en janvier 1942. Personne ne sait à quel point moi, je pense à elle et comme je l’aime encore. Cette année, en 1942, on a voulu rattraper le temps perdu en fêtant mon anniversaire et la petite bougie de grand-mère était allumée près de nous.

Pour nous quatre, tout va bien pour le moment, et j’en suis arrivée ainsi à la date d’aujourd’hui, celle de l’inauguration solennelle de mon journal, 20 juin 1942.

 

W ou le Souvenir d'enfance, Georges Perec, 1975

Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent. Cette absence d’histoire m’a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaientelles, sinon précisément de mon histoire, de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n’était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente ? « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. A treize ans, j’inventai, racontai et dessinai une histoire. Plus tard, je l’oubliai. Il y a sept ans, un soir, à Venise, je me souvins tout à coup que cette histoire s’appelait « W » et qu’elle était, d’une certaine façon, sinon l’histoire, du moins une histoire de mon enfance. En dehors du titre brusquement restitué, je n’avais pratiquement aucun souvenir de W. Tout ce que j’en savais tient en moins e deux lignes : la vie d’une société exclusivement préoccupée de sport, sur un îlot de la Terre de Feu. Une fois de plus, les pièges de l’écriture se mirent en place. Une fois de plus, je fus comme un enfant qu joue à cache-cache et qui ne sais pas ce qu’il craint ou désire le plus : rester caché, être découvert. Je retrouvai plus tard quelques-uns des dessins que j’avais faits vers treize ans. Grâce à eux, je réinventai W et l’écrivis, le publiant au fur et à mesure, en feuilleton, dans La Quinzaine littéraire, entre septembre 1969 et août 1970. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, j’entreprends de mettre un terme – je veux tout autant dire par là « tracer les limites » que « donner un nom » - à ce lent déchiffrement. W ne ressemble pas plus à mon fantasme olympique que c fantasme olympique ne ressemblait à mon enfance. Mais dans le réseau qu’ils tissent comme dans la lecture que j’en fais, je sais que se trouve inscrit et décrit le chemin que j’ai parcouru, le cheminement de mon histoire et l’histoire de mon cheminement.

 

 

Les principales formes de violence dans l’Histoire


 


 

L’humain et ses limites « L’homme, les techniques, la machine »

 

Histoire en cours | Le blog d'Histoire, Géographie et EMC de Jérôme  Dorilleau, enseignant au collège de Nouvion sur Meuse et au Lycée de Rethel  | Page 4

        Corpus :         

  • La chute d’Icare, Bruegel l’ancien  (vers 1595-1600)
  •         Frankenstein ou le Prométhée moderne, Chapitre IV,  Mary Shelley,  1931
  • Louisa Hall, Rêves de machines, 2017 
  •         Petite Poucette, Michel Serres, 2012

 

La chute d’Icare, Bruegel l’ancien

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Frankenstein ou le Prométhée moderne, Chapitre IV,  Mary Shelley,  1931

[…]Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention était la structure du corps humain, et à la vérité, de tous les animaux doués de vie. Quelle était donc, me demandais-je souvent, l’origine du principe de la vie ? Question audacieuse, et que toujours on a considérée comme mystérieuse ; pourtant, combien de secrets ne sommes-nous pas sur le point de pénétrer, si seulement la lâcheté ou la négligence ne limitaient pas nos recherches ! Je roulais en mon esprit toutes ces pensées, et finis par décider de m’appliquer particulièrement aux branches des sciences naturelles qui touchent à la physiologie. Si je n’avais été animé d’un enthousiasme presque surnaturel, mon application à ce sujet aurait été fastidieuse, et presque intolérable. Pour rechercher les causes de la vie, il est indispensable d’avoir d’abord recours à la mort. J’appris donc l’anatomie ; mais cela ne suffisait point ; il me fallait en outre observer la désagrégation et la corruption naturelle du corps humain. Au cours de mon éducation, mon père avait pris le plus grand soin pour que nulle horreur surnaturelle n’impressionnât mon esprit. Je ne me rappelle pas avoir tremblé en entendant un conte superstitieux, ni avoir eu peur de l’apparition d’un fantôme. Les ténèbres n’avaient point d’effet sur mon imagination, et un cimetière n’était, à mes yeux, que le réceptacle de corps privés de vie qui, après avoir été le temple de la beauté et de la force, étaient devenus la nourriture des vers. Voici que j’étais amené à examiner la cause et les étapes de cette corruption, et contraint de passer des jours et des nuits dans les caveaux et les charniers. Mon attention se fixait sur chacun des objets les plus insupportables pour la délicatesse des sentiments humains. Je voyais la forme magnifique de l’homme s’enlaidir et disparaître ; j’observais la corruption de la mort succéder à la fraîcheur des joues vivantes ; je voyais le ver prendre pour héritage les merveilles de l’œil et du cerveau. Je m’arrêtais, examinant et analysant tous les détails du passage de la cause à l’effet, tels que les révèle le changement entre la vie et la mort, entre la mort et la vie, jusqu’au moment où, du milieu de ces ténèbres, surgit soudain devant moi la lumière… une lumière si éclatante et si merveilleuse, et pourtant si simple, qu’ébloui par l’immensité de l’horizon qu’elle illuminait, je m’étonnai que, parmi tant d’hommes de génie, dont les efforts avaient été consacrés à la même science, il m’eût été réservé à moi seul de découvrir un secret aussi émouvant. Souvenez-vous que je ne vous décris point une vision de fou. Il n’est pas plus certain que le soleil brille en ce moment aux cieux, que ce que je vous affirme n’est vrai. Quelque miracle aurait pu le produire ; et pourtant, les étapes de la découverte furent nettes et vraisemblables. Après des jours et des nuits de labeur et de fatigue incroyables, je réussis à découvrir la cause de la génération et de la vie ; bien plus, je devins capable, moi-même, d’animer la matière inerte. Lorsque je vis entre mes mains une puissance aussi étonnante, j’hésitais longtemps sur la manière dont je devrais l’employer

Louisa Hall, Rêves de machines, 2017

Extrait d’une lettre adressée le 14 juillet 1935 par Alan Turing à Madame Morcom, la mère de son ami Chris décédé.

 

J'entrevois la possibilité, dans un futur proche, de découvrir un moyen de conserver une forme de pensée humaine dans une machine conçue par l'homme. Au lieu d'imaginer, comme je le faisait jusque là , un esprit migrant d'un corps dans un autre, j'imagine maintenant un esprit - ou mieux encore, une façon de penser particulière- passant dans une machine après la mort. Ainsi serions-nous à même de reproduire le fonctionnement de n'importe quel esprit. 

Cela, bien entendu, a de quoi surprendre et je ne suis pas certain que vous ne soyez pas rebutée à l'idée de retrouver Chris sous la forme d'une machine. Mais que sont nos corps, sinon des machines hautement performantes ? 

Le développement concret du projet est encore vague dans mon esprit, et je dois reconnaître que des points techniques essentiels demeurent confus, mais l'idée est bien là ! Un cerveau mécanique ! Un appareil de calcul mathématique capable de traiter l'ensemble du monde comme le fait un cerveau. Je pense toujours à Chris qui voyait dans les vieux journaux intimes ennuyeux que nous lisions en cours d'anglais des capsules temporelles  était conservée la structure de la pensée de leurs auteurs. Et voilà que des années plus tard, je travaille sur une capsule temporelle ! Une qui contiendrait le meilleur ami que j'ai eu de ma vie. 

Le chemin est encore long, naturellement, mais j'ai fait quelques progrès significatifs. j'ai mis au point une méthode de représentation de schémas « mentaux » grâce à des séquences algorithmiques . Vous entrez dans la machine des données sous forme de séries de symboles et elle traite ces données en utilisant un  schéma mental spécifique. Après quoi, elle produit une réponse qui changera, ou pas, la phrase algorithmique de départ de la machine. Ce dernier point est crucial car c'est ainsi que la machine apprendra réellement, indépendamment d'une assistance extérieure. 

 

*Alan Turing ( 1912, 1954)  : Mathématicien britannique dont les travaux ont permis le développement de l’informatique. Le test de Turing consiste à vérifier si on arrive à différencier le discours d'une intelligence artificielle de celui de l'humain. 

Petite Poucette, Michel Serres, 2012

Serres désigne par le nom «  Petite Poucette » l'homme contemporain, utilisateur des technologies numériques (dont le smartphone, où les message sont rédigés avec les pouces) . Il vient de rappeler la légende de Saint Denis qui , après avoir été décapité, se serait relevé, aurait ramassé sa tête puis aurait continué à marcher en la tenant dans ses mains. 

 

Petite Poucette ouvre son ordinateur. Si elle ne se souvient pas de cette légende, elle considère toutefois, devant elle et dans ses mains ,  sa tête elle-même , bien pleine en raison de la réserve énorme d'informations, mais aussi bien faite, puisque des moteurs de recherche y activent à l'envi, textes et images , et que , mieux encore, dix logiciels peuvent traiter d'innombrables données , plus vite qu'elle ne le pourrait. Elle tient là, hors-d’elle, sa cognition jadis interne, comme Saint Denis tint  son chef hors  du cou. Imagine- t-on Petite Poucette décapitée ? Miracle ? 

Récemment, nous devînmes tous des saints Denis, comme elle. De notre tête osseuse et neuronale, notre tête intelligente sortit. Entre nos mains, la boîte ordinateur contient et fait fonctionner, en effet, ce que nous appelions jadis nos «  facultés » : une mémoire, plus puissante mille  fois que la nôtre ; une imagination garnid'icônes par millions ; une raison aussi, puisque autant de logiciels peuvent résoudre cents problèmes que nous n'eussions pas résolus seuls. Notre tête est jetée devant nous, en cette boîte cognitive objectivée. 

Passé la décollation, que reste-t-il sur nos épaules ? L'intuition novatrice et vivace. Tombé dans la boîte, l'apprentissage nous laisse la joie incandescente d'inventer. Feu : sommes-nous condamnés à devenir intelligent ? 

« Vous serez comme des dieux … » et l'Ubris en question

« Vous serez comme des dieux … »

1. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754

2. Robert-Louis Stevenson, L’Etrange cas du docteur Jekyll et de M.Hyde, 1886

3. Henri Atlan, L’Utérus artificiel, 2005

4. Roland Barthes, Mythologies, 1957

Document complémentaire : un extrait de Ravage de René Barjavel (document joint en fin de corpus).

 Essai, au choix :

1. A votre avis, la curiosité de l’homme et son questionnement permanent, facteurs de progrès, sont-ils aussi nécessairement facteurs de risques ?

2. L’homme doit-il, selon vous, poser des limites à ses recherches et à son désir de progrès ?

Question d’interprétation littéraire

Comment l’écriture de Barthes met-elle en scène la fascination des hommes pour le savoir absolu ?

 

 

 ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754

Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau, après avoir décrit le comportement animal en vient à réfléchir sur ce qui fait selon lui la spécificité de l’homme : la « faculté de se perfectionner ».

Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu ; au lieu qu’un animal est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme est-il seul sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point parce qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs des hommes ; que c’est elle qui le tire à force de temps de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents, que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature.

Robert-Louis STEVENSON, L’Etrange cas du Docteur Jekyll et de M. Hyde, 1886

Le docteur Jekyll est un médecin que ses recherches en « médecine transcendantale » amènent à défier les lois de la nature puisqu’il agit sur son propre corps considéré comme objet d’expérience. Devenu Hyde, son double maléfique, il affirme qu’un « nouveau royaume du savoir, de nouvelles avenues vers la gloire et la puissance » vont s’ouvrir. Mais, lorsqu’il fait le récit de son aventure, Jekyll présente différemment son expérience et les conséquences qui en résulteront :

Je savais bien que le risque était mortel ; car tout remède capable d’investir aussi puissamment et d’ébranler la forteresse même de l’identité pouvait, par l’effet d’un dosage un tant soit peu excessif, ou s’il était administré à un moment inopportun, anéantir tout simplement ce sanctuaire immatériel que je voulais changer grâce à lui. Mais la fascination d’une découverte si singulière, si profonde, finit par l’emporter sur toute considération de puissance. Ma formule était au point depuis un certain temps déjà ; j’achetais immédiatement chez les pharmaciens en gros une grande quantité d’un gros sel dont je savais, grâce à mes expériences, qu’il constituait le dernier ingrédient nécessaire ; et, à une heure tardive, par une nuit maudite, je mélangeai les éléments, contemplai anxieusement leur ébullition, tandis que

leurs fumées se mêlaient dans le vase. Enfin, rassemblant tout mon courage, j’absorbai le breuvage. […]

Cette nuit-là, j’étais parvenu au carrefour fatal. Si j’avais abordé ma découverte dans un esprit de désintéressement, si j’avais risqué l’expérience sous l’emprise d’une aspiration plus généreuse ou pieuse, tout aurait pu être différent, et, de ces tourments extrêmes de la mort et de la naissance, un ange serait né au lieu d’un démon. La mixture n’avait aucun pouvoir de discrimination ; elle n’était ni diabolique ni divine ; elle avait seulement le pouvoir d’ébranler les portes de cette prison où j’étais retenu captif par les dispositions de ma nature. Et, comme les prisonniers de Philippes, ce qui s’y trouvait captif se rua à l’extérieur. A ce moment-là, ma vertu somnolait, le Mal en moi, tenu éveillé par l’ambition, saisit l’occasion avec promptitude et célérité ; et ce qui en résulta fut ce monstre d’Edward Hyde. J’avais désormais deux personnalités, ainsi que deux apparences : l’une était complètement mauvaise, l’autre demeurait le même Henry Jekyll, c’est-à-dire un mélange hétéroclite que je n’espérais plus ni réformer ni rendre meilleur. J’étais dès lors inéluctablement voué à la pente mauvaise de moi-même.

Henri ATLAN, L’Utérus artificiel, Points Essais, Le Seuil, 2005

Dans L’Utérus artificiel, Henri Atlan expose les idées du généticien Haldane qui inspira Aldous Huxley et le Meilleur des mondes.

Haldane n’est pas dépourvu de morale. Mais il est conscient de l’ambivalence fondamentale de la science comme source de bonheur et de malheur en même temps. Il rejoint là sans le savoir, semble-t-il, les interprétations du mythe biblique de l’arbre de connaissance, en tant que « bon et mauvais » à la fois, plutôt qu’ « arbre de la connaissance du bien et du mal ». C’est pourquoi l’optimisme l’emporte en fin de compte, peut-être comme pour Dédale, dans une vision à la fois tragique et paradoxale, où le pire n’est jamais sûr, bien qu’il ne soit pas exclu.

Le mythe et la fiction ont largement anticipé, par l’imagination, les productions les plus étonnantes, présentes et à venir, de la science et des techniques. Car l’humanité ne s’est engagée que très récemment – depuis trois siècles à peine – dans l’aventure du progrès scientifique moderne, avec l’efficacité qu’on peut lui reconnaître aujourd’hui. Il aurait été certes souhaitable que les pouvoirs ainsi acquis aient été placés entre les mains d’êtres qui auraient eux-mêmes appris à vivre en se contrôlant eux-mêmes ; des êtres qui, comme le suggère le mythe biblique, auraient mangé de l’ « arbre de vie » avant l’arbre de connaissance ». Au lieu de cela, l’homme armé de science est, selon Haldane, « comme un bébé avec une boîte d’allumettes ». Aussi, les scénarios catastrophe ne peuvent être exclus : autodestruction de l’humanité rendue possible par la multiplication et l’efficacité d’armements aux techniques toujours plus sophistiquées ; ou transformation de l’espèce humaine en simple excroissance de machines qui l’auront remplacée dans la maîtrise de la planète. Ces scénarios et d’autres pourront même nourrir des espoirs de voir s’arrêter le progrès scientifique. Mais ces espoirs auront peu de chance de se réaliser, car tant la recherche du profit en régime capitaliste que celle des progrès sociaux en régime socialiste poussent au contraire vers toujours plus de science.

Roland BARTHES, Le cerveau d’Einstein, Mythologies, 1957

« Le cerveau d’Einstein » est un chapitre de Mythologies dans lequel Roland Barthes analyse le mythe du savant de génie, personnage à la fois hors du commun et partiellement impuissant à déchiffrer le monde.

Il y a un secret unique du monde, et ce secret tient dans un mot, l’univers est un coffre-fort dont l’humanité cherche le chiffre : Einstein l’a presque trouvé, voilà le mythe d’Einstein ; on y retrouve tous les thèmes gnostiques : l’unité de la nature, la possibilité idéale d’une réduction fondamentale du monde, la puissance d’ouverture du mot, la lutte ancestrale d’un secret et d’une parole, l’idée que le savoir total ne peut se découvrir que d’un seul coup, comme une serrure qui cède brusquement après mille tâtonnements infructueux. L’équation historique E = mc2, par sa simplicité inattendue, accomplit presque la pure idée de la clef, nue, linéaire, d’un seul métal, ouvrant avec une facilité toute magique une porte sur laquelle on s’acharnait depuis des siècles. L’imagerie rend bien compte de cela : Einstein, photographié, se tient à côté d’un tableau noir couvert de signes mathématiques d’une complexité visible ; mais Einstein dessiné, c’est-à-dire entré dans la légende, la craie encore en main, vient d’écrire sur un tableau nu, comme sans préparation, la formule magique du monde. La mythologie respecte ainsi la nature des tâches : la recherche proprement dite mobilise des rouages mécaniques, a pour siège un organe tout matériel qui n’a de monstrueux que sa complication cybernétique ; la découverte, au contraire, est d’essence magique. […]

Mais comme le monde continue, que la recherche foisonne toujours et qu’il faut aussi réserver la part de Dieu, un certain échec est nécessaire : Einstein est mort, dit-on, sans avoir pu vérifier « l’équation dans laquelle tenait le secret du monde ». Pour finir, le monde a donc résisté ; à peine percé, le secret s’est fermé de nouveau, le chiffre était incomplet. Ainsi Einstein satisfait-il pleinement au mythe, qui se moque des contradictions pourvu qu’il installe une sécurité euphorique : à la fois mage et machine, chercheur permanent et trouveur incomblé, déchaînant le meilleur et le pire, cerveau et conscience, Einstein accomplit les rêves les plus contradictoires, réconcilie mythiquement la puissance infinie de l’homme sur la nature, et la « fatalité » d’un sacré qu’il ne peut encore rejeter.

Texte complémentaire  : René BARJAVEL, 1943

Avec Ravage, René Barjavel imagine comment, à la suite d’un cataclysme survenu en 2052, quelques rares humains ont pu survivre. Ils ont reconstitué des communautés rurales sans machines élaborées et vivent selon un modèle archaïque. Lors du mariage de la fille de François, le patriarche plus que centenaire et seul homme encore vivant à avoir connu le monde ultra moderne de 2052, les représentants des communautés offrent des présents modestes et symboliques. Mais soudain quelqu’un trouble la fête : un homme conduisant une machine monstrueuse qui sème la panique.

La nuit tombe sur le village. Derrière le forgeron debout, la machine rougeoie et halète. Elle est bâtie d’énormes poutres de bois, d’une grande chaudière de cuivre et de roues et de pistons et d’autres organes de bronze. Elle gicle une vapeur qui tournoie autour d’elle.

La barbe du patriarche luit doucement dans la pénombre.

- Comment t’est venue l’idée de construire cette machine ? L’as-tu prise dans quelque livre ? Je croyais que tu ne savais pas lire ?

- Non, père, je ne sais pas lire et l’idée ne m’est pas venue d’un livre, mais en considérant une marmite sur le feu. L’eau qui bouillait en soulevait le couvercle. J’ai voulu utiliser la force de l’eau bouillante. J’ai construit d’abord un engin qui faisait tourner la roue de ma brouette au moyen d’un lien de cuir plat. Puis j’ai voulu faire plus grand. Je suis parvenu à mes fins, père, tu le vois, et je t’apporte ma machine. Tu es très vieux et très sage. Avec tes conseils, j’espère la rendre plus forte encore et plus utile, et en construire d’autres qui épargneront aux hommes, mes frères, beaucoup de leurs peines de chaque jour…

Le forgeron tend ses deux mains en avant, en geste de don. Il est fier d’avoir construit cette merveille. Il est heureux de la donner à celui dont la sagesse fait le bonheur de tous. Son cœur est plein d’amour et de joie.

Mais il recule tout à coup. Dans la nuit, la voix du patriarche gronde plus fort que celle de la machine, et lui apporte les mots d’une terrible colère :

- Insensé ! crie le vieillard. Le cataclysme qui faillit faire périr le monde est-il déjà si lointain qu’un homme de ton âge ait pu en oublier la leçon ? Ne sais-tu pas, ne vous l’ai-je pas appris à tous, que les hommes se perdirent justement parce qu’ils avaient voulu épargner leur peine ? Ils avaient fabriqué mille et mille et mille sortes de machines. Chacune d’elles remplaçait un de leurs gestes, un de leurs efforts. Elles travaillaient, marchaient, regardaient, écoutaient pour eux. Ils ne savaient plus se servir de leurs mains. Ils ne savaient plus faire effort, plus voir, plus entendre. Autour de leurs os, leur chair inutile avait fondu. Dans leurs cerveaux, toute la connaissance du monde se réduisait à la conduite de ces machines. Quand elles s’arrêtèrent, toutes à la fois, par la volonté du Ciel, les hommes se trouvèrent comme des huîtres arrachées à leurs coquilles. Il ne leur restait qu’à mourir…

- Père, père…, répète l’homme éperdu.

- Tais-toi ! Je ne te laisserai pas t’engager de nouveau, et tes frères derrière toi, sur cette route de malheur. Cette machine sera détruite. Hélas ! il faut que soit détruit aussi le cerveau qui l’a conçue.

 

 

Ainsi parlait Zarathoustra/Première partie/Le prologue de Zarathoustra

« Les limites font-elles obstacle à l’accomplissement de l’homme, ou en sont-elles au contraire la condition ? »


 

Axes possibles de réflexion :

Les limites comme entraves (physiques, sociales, morales, intellectuelles).

Les limites comme structuration de l’humain (la finitude, la mort, la loi, l’altérité).

Le dépassement de soi : émancipation ou déshumanisation ?

L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, — une corde sur l’abîme.

Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière — frisson et arrêt dangereux.

Ce qu’il y a de grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin.

J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au delà.

J’aime les grands contempteurs, parce qu’ils sont les grands adorateurs, les flèches du désir vers l’autre rive.

J’aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhumain.

J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu’un jour vive le Surhumain. Car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au Surhumain, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes et les plantes : car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté de déclin, et une flèche de désir.

J’aime celui qui ne réserve pour lui-même aucune parcelle de son esprit, mais qui veut être tout entier l’esprit de sa vertu : car c’est ainsi qu’en esprit il traverse le pont.

J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée : car c’est ainsi qu’à cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus vivre.

J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a plus de vertus en une vertu qu’en deux vertus, c’est un nœud où s’accroche la destinée.

J’aime celui dont l’âme se dépense, celui qui ne veut pas qu’on lui dise merci et qui ne restitue point : car il donne toujours et ne veut point se conserver.

J’aime celui qui a honte de voir le dé tomber en sa faveur et qui demande alors : suis-je donc un faux joueur ? — car il veut périr.

J’aime celui qui jette des paroles d’or au-devant de ses œuvres et qui tient toujours plus qu’il ne promet : car il veut son déclin.

J’aime celui qui justifie ceux de l’avenir et qui délivre ceux du passé, car il veut que ceux d’aujourd’hui le fassent périr.

J’aime celui qui châtie son Dieu, parce qu’il aime son Dieu : car il faut que la colère de son Dieu le fasse périr.

J’aime celui dont l’âme est profonde, même dans la blessure, celui qu’une petite aventure peut faire périr : car ainsi, sans hésitation, il passera le pont.

J’aime celui dont l’âme déborde au point qu’il s’oublie lui-même, et que toutes choses soient en lui : ainsi toutes choses deviendront son déclin.

J’aime celui qui est libre de cœur et d’esprit : ainsi sa tête ne sert que d’entrailles à son cœur, mais son cœur l’entraîne au déclin.

J’aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu sur les hommes : elles annoncent l’éclair qui vient, et disparaissent en visionnaires.

Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe de la nue : mais cette foudre s’appelle le Surhumain.

 

L’humain et ses limites Transhumanisme, post-humanisme et rhétorique du progrès

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Corpus
• Nick Bostrom, « La fable du Dragon-Tyran », Journal of Medical Ethics, 2005, vol. 31, no 5, p. 273-277. Traduction
française : Didier Coeurnelle.


• Le conte transhumaniste de Nick Bostrom : du débat idéologique de la communication argumentative à la
communication narrative Mohamed Sami Alloun Numéro 25, 2024 La propagande et ses masques de la vertu.
Objectif de lecture


Étudier comment une fable peut devenir un outil d’argumentation transhumaniste : elle simplifie un débat éthique
complexe, mobilise l’émotion et cherche à faire adhérer le lecteur à l’idée que le vieillissement devrait être combattu
comme une injustice.

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Texte 1 - La fable du Dragon-Tyran
Il était une fois une planète tyrannisée par un dragon géant. Le dragon était plus grand que la plus immense des
cathédrales et était couvert d’épaisses écailles noires. Ses yeux rouges flamboyaient de haine et de la bave vert-jaune
à l’odeur diabolique coulait continuellement de ses terribles mâchoires. Le dragon demandait au genre humain un
tribut sanglant : pour satisfaire son appétit gigantesque, dix mille hommes et femmes devaient être livrés chaque soir
au coucher du soleil au pied de la montagne où il vivait. Parfois, le dragon dévorait les âmes infortunées dès leur
arrivée ; parfois il les enfermait dans la montagne où ils végétaient pendant des mois ou des années avant d’être
finalement dévorés.
La souffrance infligée par le dragon-tyran était incalculable. En plus des dizaines de milliers d’êtres qui étaient
atrocement massacrés chaque jour, il y avait les mères, les pères, les femmes, les enfants et les amis qui étaient
affligés par la perte de ces êtres chers.
Certains essayèrent de combattre le dragon. Il était difficile de dire s’ils étaient fous ou courageux. Des prêtres et des
magiciens tentèrent de jeter des sorts mais sans succès. Des guerriers l’attaquèrent, hurlant leur courage et armés
des épées les plus solides que les forgerons aient pu produire. Ils périrent incinérés avant même de pouvoir
commencer à combattre. Des chimistes créèrent des breuvages toxiques et parvinrent à le faire boire au dragon mais
le seul effet apparent fut de stimuler son appétit. Les griffes, les mâchoires et le feu du dragon étaient si efficaces, son
armure d’écailles si inexpugnable et sa constitution si robuste qu’il était invincible aux assauts humains.
Après avoir constaté que la défaite du tyran était impossible, les humains n’eurent d’autre choix que d’obéir à ses
ordres et de payer le hideux tribut. Les victimes choisies étaient toujours âgées. Quoique les seniors fussent aussi
vigoureux et en bonne santé que les jeunes et parfois plus intelligents, le raisonnement était qu’ils avaient déjà pu
profiter de plusieurs décades de vie. Les plus aisés pouvaient même obtenir un bref répit en corrompant ceux qui
venaient les chercher mais, par loi constitutionnelle, personne, pas même le roi, ne pouvait passer son tour
indéfiniment.
Certains cherchèrent à conforter spirituellement ceux qui étaient effrayés d’être dévorés par le dragon en promettant
la vie après la mort, une vie libérée du dragon-fléau. D’autres affirmaient que le dragon avait sa place dans l’ordre
naturel et avait le droit moral de se nourrir. Ils disaient que c’était un élément du sens profond de l’être humain que
de terminer dans l’estomac du dragon. D’autres enfin considéraient que le dragon était utile à l’espèce humaine
parce que la population était maintenue à un niveau moins élevé. Le degré d’efficacité de ces arguments pour
convaincre les âmes inquiètes n’est pas connu. La plupart des gens essayaient de faire face en ne pensant pas à la
sinistre fin qui les attendait.
Durant bien des siècles, cette situation désespérante persista. Personne ne fit le compte du nombre total cumulé de
décès, pas plus que du nombre de larmes versées par les survivants. Vu la futilité évidente de la résistance, les
tentatives de tuer le dragon cessèrent. Les efforts se concentraient maintenant au contraire sur les moyens de le
calmer. Le dragon attaquait de temps à autre des villes, mais il fut découvert que la délivrance ponctuelle d’un quota
de victimes réduirait la fréquence des incursions.
Les hommes commencèrent à avoir des enfants plus tôt et plus souvent, sachant que leur tour de servir de nourriture
au dragon était toujours imminent. Il n’était pas inhabituel qu’une femme devienne enceinte dès ses seize ans. Les
couples avaient souvent une douzaine d’enfants. La population humaine ne risquait donc pas de se réduire et le
dragon ne risquait pas d’être affamé.
Au cours des siècles, le dragon, bien nourri, crut lentement mais sensiblement. Il devint aussi grand que la montagne
sur laquelle il vivait. Et son appétit crut proportionnellement. Dix mille corps humains n’étaient plus suffisants. Il en
fallait maintenant quatre-vingt mille, qui devaient être remis au pied de la montagne chaque fin de journée au
crépuscule.
Ce qui occupait l’esprit du roi plus encore que les morts et le dragon lui-même, c’était la logistique du rassemblement
et du transport de tant de personnes chaque jour. Ce n’était pas une tâche aisée.
Pour faciliter le processus, le roi fit construire une voie de chemin de fer : deux lignes droites d’acier qui menaient à la
demeure du dragon. Toutes les vingt minutes, un train rempli arrivait et il retournait vide. Les nuits de pleine lune, s’il
y avait eu des fenêtres leur permettant de se pencher dehors, les passagers auraient pu apercevoir la double
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silhouette de la montagne et du dragon ainsi que deux yeux rougeoyants, tels les faisceaux de phares géants,
montrant le chemin vers l’annihilation.
De nombreux serviteurs étaient employés par le roi pour l’administration du tribut. Il y avait des greffiers qui
enregistraient le moment auquel chacun devait être appelé. Il y avait des rassembleurs qui emmenaient dans des
véhicules spéciaux les infortunés êtres désignés. Ils voyageaient souvent à grande vitesse pour amener leur cargaison
soit jusqu’à une gare, soit directement à la montagne. Il y avait des employés qui payaient les pensions aux familles
décimées qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins. Il y avait des « réconforteurs » qui voyageaient avec les
condamnés jusqu’au dragon en tentant de diminuer leur angoisse par des paroles et des drogues.
Il y avait de plus un cadre de spécialistes, des « dragonautes », qui étudiaient comment l’efficacité des processus
logistiques pouvait être améliorée. Certains dragonautes étudiaient également la physiologie et le comportement du
dragon et recueillaient des échantillons : les écailles tombées, la bave qui coulait des mâchoires, les dents tombées et
les excréments tachetés de fragments d’os humains. Tous ces éléments étaient soigneusement annotés et archivés.
Plus le monstre était compris, plus l’impression générale d’invincibilité était confirmée. Ces écailles noires,
particulièrement, étaient plus sûres que n’importe quel matériau connu des hommes et il semblait impossible de
faire ne fût-ce qu’une griffe dans son armure.
Pour financer toutes ses activités, le roi levait de lourds impôts sur son peuple. Les dépenses liées au dragon
représentaient déjà un septième de l’économie et croissaient même plus vite que le dragon lui-même.
L’être humain est une espèce étrange. De temps à autre, quelqu’un a une bonne idée. D’autres la copient et ajoutent
des améliorations. Après quelque temps, des outils merveilleux et des systèmes entiers se développent. Certains de
ces dispositifs - calculatrices, thermomètres, microscopes, fioles en verre que les chimistes emploient pour bouillir et
distiller des liquides - facilitent la naissance de nouvelles idées, y compris celles nécessaires à générer de nouvelles
idées. Donc, la grande roue des inventions, qui tournait d’abord imperceptiblement dans le passé, commença à
s’accélérer.
Des sages prédisaient qu’un jour viendrait où la technologie rendrait les hommes capables de voler et de faire bien
d’autres choses étonnantes. Un de ces sages était apprécié de certains de ses pairs mais ses manières excentriques
l’avaient rendu reclus et banni. Il alla jusqu’à prédire qu’il était possible de construire un objet qui pourrait tuer le
dragon.
Cependant, les lettrés du roi rejetèrent ces idées. Ils disaient que les humains étaient beaucoup trop lourds et
n’avaient pas de plumes. En ce qui concernait l’impossible concept de la mort du dragon, les livres d’histoire
recensaient des centaines de tentatives dont pas une n’avait réussi. Un lettré écrivit dans l’avis nécrologique du sage,
une fois qu’il eut été dévoré par le dragon : « Nous savons tous que cet homme avait des idées irresponsables mais
ses écrits étaient distrayants et nous devrions peut-être être reconnaissants au dragon de rendre possible ce genre
intéressant de littérature qu’est le “rejet du dragon” et qui révèle beaucoup de la culture de la crainte ! »
Cependant, la roue des inventions continua à tourner. Quelques décennies plus tard, les humains volaient et
accomplissaient bien des choses étonnantes.
Des dragonautes commencèrent à argumenter en faveur d’un nouveau combat contre le dragon-tyran. Tuer le
dragon ne serait pas aisé, dirent-ils, mais si nous pouvions inventer un matériau plus solide que l’armure du dragon et
si nous pouvions en faire une sorte de projectile, ce serait peut-être possible. D’abord, ces idées iconoclastes furent
rejetées par leurs pairs parce qu’aucun matériau connu n’était aussi solide que les écailles de dragon. Mais après
avoir travaillé sur ce problème pendant bien des années, un des iconoclastes parvint à démontrer qu’une écaille de
dragon pouvait être percée par un matériau composite. Beaucoup de dragonautes qui avaient été auparavant
sceptiques joignirent maintenant les iconoclastes. Des ingénieurs calculèrent qu’un énorme projectile de ce matériau
pouvait être fabriqué et lancé avec suffisamment de force pour pénétrer l’armure du dragon. Cependant, la
fabrication de la quantité nécessaire de matière composite serait chère.
Un groupe d’ingénieurs et de dragonautes éminents envoyèrent au roi une pétition pour la construction du projectile
anti-dragon. Au moment de l’envoi de la pétition, le roi était préoccupé parce qu’il menait avec son armée une guerre
contre un tigre qui avait tué un fermier puis disparu dans la jungle. Beaucoup craignaient que le tigre sorte de la forêt
et frappe à nouveau. Le roi ordonna que la jungle fût encerclée et que les troupes s’enfoncent dans la forêt. À la fin
de la campagne, le roi put annoncer que les cent soixante-trois tigres de la jungle, y compris vraisemblablement le
meurtrier, avaient été chassés et tués. Du fait du tumulte de cette guerre, la pétition avait été perdue et oubliée.
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Les pétitionnaires envoyèrent donc un autre appel. Cette fois, ils reçurent une réponse de la part d’un des secrétaires
du roi. Sa majesté considérerait la requête après la révision du budget annuel de l’administration du dragon. Le
budget annuel était le plus important jamais attribué et comprenait le financement d’une nouvelle voie de chemin de
fer vers la montagne. Une seconde voie était en effet nécessaire parce que la première ne pouvait plus supporter le
trafic croissant : le tribut exigé par le dragon-tyran avait crû jusque cent mille êtres humains à livrer chaque soir au
pied de la montagne. Cependant, lorsque le budget fut finalement approuvé, il y eut des rapports venant d’une partie
éloignée du pays à propos d’un village souffrant d’une invasion de serpents à sonnettes. Le roi dut partir d’urgence
pour mobiliser son armée et défaire cette nouvelle menace au loin. L’appel des anti-dragonistes fut classé dans un
coffret poussiéreux dans le sous-sol du château.
Les anti-dragonistes se réunirent à nouveau afin de décider ce qui devait être fait. Le débat fut animé et continua tard
dans la nuit. Ils se mirent d’accord peu avant l’aube. Au cours des semaines suivantes, ils voyageraient dans le pays,
donneraient des lectures publiques et expliqueraient leurs propositions à tous ceux qui voudraient les entendre.
D’abord, les gens furent sceptiques. Ils avaient appris à l’école que le dragon-tyran était invincible et que les sacrifices
demandés devaient être acceptés comme un élément ordinaire de la vie. Cependant, lorsqu’ils apprirent l’existence
du nouveau matériau composite et les conceptions pour le projectile, beaucoup devinrent intrigués. Les citoyens
venaient assister aux lectures anti-dragon en nombre croissant et les activistes commencèrent à organiser des
rassemblements publics en faveur de la proposition.
Lorsque le roi apprit, par les journaux, l’existence de ces réunions, il appela ses conseillers et leur demanda ce qu’ils
pensaient. Ils l’informèrent des pétitions mais lui dirent que les anti-dragonistes étaient des fauteurs de trouble dont
les paroles causaient des nuisances publiques. Il était nettement préférable pour l’ordre public que les gens acceptent
le caractère inévitable du tribut au dragon-tyran. L’administration du dragon fournissait de nombreux emplois qui
seraient perdus si le monstre était abattu. Il n’y avait pas de progrès social connu venant de la conquête du dragon.
De toute façon, les caisses du royaume étaient actuellement vides après les deux campagnes militaires et le
financement de la seconde ligne de chemin de fer. Le roi, qui jouissait d’une grande popularité pour avoir mis fin à
l’invasion de serpents à sonnettes, écouta les arguments de ses conseillers mais craignait de perdre une partie de son
soutien populaire s’il ignorait la pétition anti-dragon. Il décida donc de tenir une audition publique. Les dragonautes
dirigeants, les ministres d’État et les personnes intéressées du public seraient invités à assister.
La réunion se tint le jour le plus sombre de l’année, juste avant les vacances de Noël, dans la plus grande salle du
château royal. La salle était remplie jusqu’au dernier siège et les gens se serraient dans les bas-côtés. L’atmosphère
était chargée d’une intensité forte, normalement réservée aux sessions cruciales de temps de guerre.
Le roi souhaita la bienvenue à tous puis donna la parole au scientifique leader de la proposition anti-dragoniste, une
femme à l’expression sérieuse et presque sévère. Elle expliqua dans un langage clair comment le dispositif proposé
fonctionnerait et comment la quantité requise de matière composite pourrait être réalisée. En fonction du
financement recueilli, il devait être possible de terminer le travail en quinze ou vingt ans. Avec un financement plus
important, il devait être possible de le faire en seulement douze ans. Cependant, il n’était pas possible d’avoir une
garantie absolue de réussite. La foule suivait intensément les explications.
L’orateur suivant était le conseiller royal en chef pour la moralité, un homme à la voix forte qui emplissait la salle : «
Supposons, malgré que je pense que ce n’est en fait pas prouvé, supposons que cette femme a raison d’un point de
vue scientifique et que le projet est technologiquement possible. Elle souhaite être libérée du dragon. Je présume
qu’elle pense qu’elle a le droit de ne pas être dévorée par le dragon. Quelle obstination et présomption. La finitude
de la vie est une bénédiction pour chaque individu, qu’il le sache ou non. Être débarrassé du dragon, même si cela
peut sembler une solution commode, minerait la dignité humaine. Le souhait de tuer le dragon nous distrairait de la
réalisation plus complète d’aspirations vers lesquelles nos vies pointent naturellement, nous empêcherait de vivre
bien plutôt que de simplement vouloir rester en vie. Il est dégradant, oui dégradant, qu’une personne veuille
continuer sa vie médiocre aussi longtemps que possible sans s’inquiéter de certaines des questions plus élevées au
sujet du sens de la vie. Je vous le dis, la nature du dragon est de manger des êtres humains et notre propre nature
spécifique comme espèce est véritablement et noblement remplie lorsque nous sommes dévorés par le dragon. »
L’assistance écouta respectueusement l’orateur éminent. Les phrases étaient si éloquentes qu’il était difficile de
résister au sentiment que des idées profondes et subtiles les sous-tendaient même si personne n’apercevait
lesquelles. Il était certain que les mots venant d’un émissaire du roi si distingué devaient avoir une substance
profonde.
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L’orateur suivant était un sage spirituel largement respecté pour sa bonté et sa gentillesse aussi bien que pour sa
dévotion. Pendant qu’il se dirigeait vers le podium, un petit garçon se trouvant dans l’assistance cria : « Le dragon est
mauvais ! »
Les parents du garçon rougirent et commencèrent à gronder et à faire taire l’enfant mais le sage dit : « Laissez
l’enfant parler, il est probablement plus sage qu’un vieux fou comme moi. »
D’abord, l’enfant était trop effrayé et confus pour bouger. Mais lorsqu’il vit le sourire amical sur le visage du sage et
sa main tendue, il la prit avec obéissance et suivit le sage sur le podium. « Allez, tu es un brave petit homme », dit le
sage, « Es-tu effrayé par le dragon ? »
« Je veux revoir grand-maman », dit l’enfant.
« Est-ce que le dragon a pris ta grand-maman ? »
« Oui », dit l’enfant et les larmes coulèrent de ses grands yeux effrayés. « Grand-maman avait promis de m’apprendre
comment faire des biscuits au pain d’épice pour Noël. Elle avait dit qu’elle ferait une petite maison de pain d’épice
avec un petit homme de pain d’épice qui vivrait dedans. Après, les hommes habillés en blanc sont venus la prendre.
Le dragon est mauvais et il mange des gens. Je veux revoir grand-maman ! »
À ce moment, le garçon pleurait tellement qu’il dut être ramené chez ses parents.
Il y eut d’autres orateurs ce soir-là mais le simple témoignage de l’enfant avait crevé le ballon rhétorique que les
ministres du roi avaient tenté de gonfler. Le peuple soutenait les anti-dragonautes et, à la fin de la soirée, même le roi
en était venu à reconnaître la raison et l’humanité de leur cause. Dans son rapport de conclusion, il dit simplement : «
Faisons-le ! »
Lorsque la nouvelle se répandit, il y eut des célébrations dans les rues. Ceux qui avaient fait la campagne anti-dragon
levèrent des toasts et burent à la santé de l’humanité.
Le lendemain matin, un milliard de personnes se réveillèrent en réalisant que leur tour d’être dévorées par le dragon
viendrait avant que le projectile soit achevé. Un point de rupture avait été atteint. Là où auparavant le soutien actif
de la cause anti-dragon avait été limité à un petit groupe de visionnaires, il y avait maintenant la première priorité et
la première préoccupation de chacun. La notion abstraite de « bien commun » avait maintenant une intensité et un
caractère concret presque tangibles. Des rassemblements de masse étaient organisés pour financer le projectile et
demander au roi d’augmenter le niveau de soutien de l’État. Le roi répondit à ces appels. Dans son discours de nouvel
an, il annonça qu’il adopterait une loi de financement supplémentaire pour permettre un financement à un plus haut
niveau du projet. De plus, il vendrait sa résidence d’été et certaines de ses propriétés afin de faire un don important.
« J’estime que cette nation devrait s’engager envers elle-même à ce que, avant la fin de la décennie, le monde soit
libéré du fléau antique du dragon-tyran. »
Ainsi naquit une gigantesque course technologique contre le temps. Le concept d’un projectile anti-dragon était
simple mais le réaliser requérait des solutions à un millier de petits problèmes techniques, chacun d’entre eux
nécessitant des douzaines d’étapes et d’échecs qui prenaient bien du temps. Des missiles-test furent mis à feu mais
échouèrent ou partirent dans la mauvaise direction. Lors d’un accident tragique, un missile s’écrasa sur un hôpital,
tuant des centaines de patients et de membres du personnel. Mais il y avait maintenant un objectif tellement
prioritaire que les tests continuèrent avant même que les corps soient dégagés des débris.
Malgré un financement presque illimité et un travail continu des techniciens, la date-limite du roi ne put être
respectée. La décennie se termina et le dragon était toujours bien vivant. Mais l’objectif se rapprochait. Un missile-
prototype avait été lancé avec succès. La production du noyau, fait de la matière composite coûteuse, était dans les
délais pour que son achèvement coïncide avec celui du corps du missile. La date de lancement était fixée au Nouvel
An suivant, exactement douze ans après l’inauguration officielle du projet. Le présent de Noël le plus vendu était un
calendrier qui décomptait les jours jusqu’au jour J, les bénéfices allant au projet.
Le roi avait personnellement changé. Il n’était plus frivole et irréfléchi. Il passait maintenant autant de temps qu’il
pouvait dans les laboratoires et les usines, encourageant les travailleurs et les félicitant pour leur dur labeur. Parfois,
il dormait dans un sac de couchage et passait la nuit sur le plancher d’une machine bruyante. Il étudia même et tenta
de comprendre les aspects techniques de leur travail. Cependant, il se limita à donner un support moral et évita de se
mêler de sujets techniques et managériaux.
Sept jours avant le Nouvel An, la femme qui avait plaidé pour le projet douze ans auparavant et qui était maintenant
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directrice exécutive vint au château royal et demanda une audience d’urgence. Lorsque le roi reçut la requête, il
s’excusa auprès des dignitaires étrangers qu’il amusait - à contrecœur - lors du repas annuel de Noël. Il se hâta vers la
salle d’audience privée où la scientifique l’attendait. Comme toujours, elle semblait pâle et épuisée par ses longues
heures de travail. Ce soir-là, cependant, le roi pensa qu’il détectait un trait de soulagement et de satisfaction dans ses
yeux.
Elle lui dit que le missile était monté, que le noyau avait été chargé, que tout avait été vérifié trois fois, qu’ils étaient
prêts au lancement et qu’ils demandaient au roi de donner son autorisation. Le roi s’écroula dans un fauteuil et ferma
les yeux. Il réfléchissait profondément. En lançant le projectile cette nuit, une semaine plus tôt, sept cent mille
personnes seraient sauvées. Cependant, si quelque chose ne fonctionnait pas, si le missile manquait sa cible et
touchait la montagne, ce serait un désastre. Un nouveau noyau devrait être construit en partant de rien, ce qui
prendrait environ quatre ans. Le roi resta assis silencieux pendant presque une heure. Juste au moment où la
scientifique achevait d’être convaincue que le roi s’était en fait endormi, il ouvrit les yeux et dit d’une voix ferme : «
Non. Je veux que vous retourniez au laboratoire. Je veux que vous vérifiiez et revérifiiez tout à nouveau. » La
scientifique ne put s’empêcher de lâcher un soupir ; mais elle acquiesça et quitta la pièce.
Le dernier jour de l’année était froid et sombre mais il n’y avait pas de vent, ce qui signifiait de bonnes conditions de
lancement. Le soleil se leva. Les techniciens couraient précipitamment afin de faire les derniers réglages et de tout
vérifier une dernière fois. Le roi et ses conseillers les plus proches observaient depuis une plateforme proche de l’aire
de lancement. Plus loin, derrière une barrière, un grand nombre de spectateurs s’était rassemblé pour assister au
grand événement. Une grande horloge marquait le compte à rebours : il restait cinquante minutes.
Un conseiller tapa sur l’épaule du roi et attira son attention. Il y avait du tumulte. Quelqu’un avait franchi la barrière
et courait vers la plateforme où se trouvait le roi. Des gardes de sécurité l’immobilisèrent rapidement. Il fut menotté
et emporté. Le roi retourna son attention vers la rampe de lancement et vers la montagne à l’arrière-plan. Au pied de
celle-ci, il pouvait voir le profil sombre du dragon. Le dragon mangeait.
Environ vingt minutes plus tard, le roi eut la surprise de voir l’homme menotté réapparaître près de la plateforme.
Son nez saignait et il était accompagné par deux gardes de sécurité. L’homme semblait frénétique. Lorsqu’il aperçut
le roi, il cria de toute la force de ses poumons : « Le dernier train ! Le dernier train ! Stoppez le dernier train ! »
« Qui est ce jeune homme ? » demanda le roi. « Son visage me semble familier. Mais je n’arrive pas à me souvenir
d’où. Que veut-il ? Laissez-le venir. »
Le jeune homme était un employé du ministère des transports et la raison de son émotion était qu’il avait découvert
que son père était dans le dernier train vers la montagne. Le roi avait ordonné que les transports continuent à arriver,
craignant qu’une interruption puisse faire bouger le dragon et le faire quitter le champ ouvert au pied de la montagne
où il passait la majeure partie de son temps. Le jeune homme suppliait que le roi rappelle le dernier train qui devait
arriver à la montagne cinq minutes avant la mise à feu du missile.
« Je ne peux faire cela », dit le roi. « Je ne peux prendre de risque. »
« Mais les trains arrivent souvent avec cinq minutes de retard. Le dragon ne s’apercevra de rien. Je vous en supplie ! »
Le jeune homme s’agenouilla au pied du roi, implorant de sauver la vie de son père et celles des milliers d’autres
passagers à bord du dernier train.
Le roi regarda le visage implorant et ensanglanté. Mais il se mordit la lèvre et secoua la tête. Le jeune homme
continua à pleurer même pendant que les gardes l’emmenaient hors de la plateforme : « S’il vous plaît ! Arrêtez le
dernier train ! S’il vous plaît ! »
Le roi était debout, silencieux et immobile et, après un temps, les pleurs cessèrent soudainement. Le roi regarda à
nouveau l’horloge du compte à rebours : cinq minutes restantes.
Quatre minutes. Trois minutes. Deux minutes.
Le dernier technicien quitta la plateforme de lancement.
Trente secondes. Vingt secondes. Dix, neuf, huit…
Une balle de feu enveloppa la rampe de lancement et le missile partit. Les spectateurs se haussèrent instinctivement
sur la pointe des pieds et tous les yeux fixaient le point se dirigeant vers la montagne. Ce point était à l’extrémité
d’une flamme blanche issue des dispositifs de postcombustion. Les masses, le roi, le pauvre et le riche, le jeune et le
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vieux : c’était comme si tous formaient une seule conscience, une seule expérience consciente. Cette flamme
blanche, frappant l’obscurité, incarnait l’esprit humain, sa crainte et son espoir, frappant au cœur du mal. La
silhouette à l’horizon oscilla puis tomba. Des milliers de voix de joie pure montèrent des masses assemblées, jointes
quelques secondes plus tard par le son assourdissant de la chute du monstre, comme si la planète elle-même
montrait un signe de soulagement. Après des siècles d’oppression, l’humanité était libérée de la cruelle tyrannie du
dragon.
Le cri de joie se transforma en un chant de bonheur : « Longue vie au roi ! Longue vie à nous tous ! » Les conseillers
du roi, comme tout le monde cette nuit, étaient heureux comme des enfants et félicitaient le roi. « Nous l’avons fait !
Nous l’avons fait ! »
Mais le roi répondit d’une voix cassée : « Oui, nous l’avons fait, nous avons tué le dragon aujourd’hui. Mais, bon sang,
pourquoi avons-nous commencé si tard ? Nous aurions pu l’accomplir il y a cinq ans, peut-être même dix ! Des
millions de personnes n’auraient pas dû mourir. »
Le roi descendit de la plateforme et marcha vers le jeune homme menotté qui était assis sur le sol. Il tomba à genoux.
« Pardonnez-moi ! Oh, mon Dieu, pardonnez-moi ! »
La pluie commença à tomber en de larges et lourdes gouttes, transformant le sol en boue, tachant les robes pourpres
du roi et dissolvant le sang du visage du jeune homme. « Je suis terriblement désolé pour votre père », dit le roi.
« Ce n’est pas votre faute », répliqua le jeune homme. « Vous souvenez-vous, il y a douze ans, dans le château ? Le
petit garçon qui pleurait et qui voulait retrouver sa grand-mère ? C’était moi. Je ne réalisais pas que vous pourriez
faire ce que je demandais. Aujourd’hui, je voulais que vous sauviez mon père. Ce n’était pas possible sans
compromettre le lancement. Mais vous avez sauvé ma vie, et celles de ma mère et de ma sœur. Comment puis-je
être suffisamment reconnaissant pour cela ? »
« Écoutez-les », dit le roi, en désignant la foule. « Ils m’ovationnent pour ce qui s’est passé ce soir. Mais vous êtes le
héros. C’est vous qui avez crié. C’est vous qui nous avez ralliés contre le diable. » Le roi fit signe à un garde de venir et
de défaire les menottes. « Maintenant, retournez vers votre mère et votre sœur. Vous et votre famille serez toujours
les bienvenus à la cour et tout ce que vous pourrez souhaiter - si c’est en mon pouvoir - vous sera garanti. »
Le jeune homme partit. L’entourage royal, noyé dans la pluie, était rassemblé autour du monarque qui était toujours
agenouillé dans la boue. Parmi les vêtements de luxe qui continuaient à être détruits par la pluie, les visages poudrés
exprimaient un mélange de joie, de soulagement et de confusion. Tant de choses avaient changé en une heure : le
droit à un futur ouvert avait été repris, la peur primordiale avait été abolie et une prétention de longue date avait été
renversée. Ils étaient maintenant incertains de ce qui était requis par cette situation inhabituelle, comme s’ils
devaient maintenant vérifier que le sol était toujours là, échangeant des coups d’œil et attendant une indication.
Enfin, le roi se leva, essuyant ses mains sur son pantalon.
« Votre majesté, que faisons-nous maintenant ? » demanda le courtisan le plus âgé.
« Mes chers amis », dit le roi, « Nous avons accompli un long chemin et cependant notre voyage vient seulement de
débuter. Notre espèce est jeune sur cette planète. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau comme des enfants. Le futur
est à nos pieds. Nous irons dans ce futur et nous tenterons de faire mieux ce que nous avons fait par le passé. Nous
avons maintenant du temps - du temps pour mettre des choses au point, du temps pour grandir, du temps pour le
lent processus de la création d’un monde meilleur et du temps pour nous y installer. Cette nuit, faites sonner toutes
les cloches du royaume jusqu’à minuit en souvenir de nos morts et ensuite, après minuit, faisons la fête jusqu’à
l’aube. Et dans les prochains jours, je pense que nous avons quelques réorganisations à faire ! »
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Morale de la fable
Les histoires concernant le vieillissement se sont traditionnellement axées sur le besoin de l’adaptation. La solution
recommandée à la vigueur déclinante et à la mort imminente était la démission, couplée à un effort de réaliser la clôture
dans les affaires pratiques et les rapports personnels. Étant donné que rien ne pouvait être fait pour empêcher ou
retarder le vieillissement, cette manière de penser était compréhensible. Plutôt que de se ronger au sujet de l’inévitable, il
était préférable de viser à la paix de l’esprit.
Aujourd’hui, nous sommes dans une situation différente. Quoique nous manquions toujours d’un moyen effectif et
acceptable pour ralentir le processus de vieillissement, nous pouvons identifier des axes de recherche qui pourraient
mener au développement de moyens de ce type dans un avenir prévisible. Les récits et idéologies « mortalistes » qui
conseillent l’acceptation passive ne sont plus des sources de consolation inoffensives. Elles sont des barrières fatales à des
actions nécessaires d’urgence.
Beaucoup d’experts et de scientifiques estimés nous disent qu’il sera possible de retarder et, plus tard, d’arrêter et de
renverser la sénescence humaine. Actuellement, il y a peu d’accord à propos du temps ou des moyens spécifiques
nécessaires, pas plus qu’il n’y a de consensus à propos de la possibilité d’atteindre le but en principe. Comme dans la
fable, où le dragon représente bien sûr le vieillissement, nous sommes donc à un stade quelque part entre le moment où
un sage prédit la défaite du dragon et celui où les dragonautes iconoclastes convainquent leurs pairs en démontrant
qu’un matériau composite est plus dur que les écailles du dragon.
L’argument éthique que la fable présente est simple : il y a des raisons morales et contraignantes évidentes pour les gens
de se débarrasser du dragon. Notre situation en ce qui concerne la sénescence est fortement analogue et éthiquement
identique à celle des habitants confrontés au dragon. Dès lors, nous avons des raisons morales contraignantes pour
mettre fin à la sénescence.
L’argumentation n’est pas en soi en faveur de l’augmentation de l’espérance de vie. Ajouter des années de maladie et de
handicap à la fin de la vie serait injustifié. L’argumentation est en faveur de l’expansion, autant que possible, de
l’espérance de vie en bonne santé. En ralentissant ou en arrêtant le processus de vieillissement, la durée de vie en bonne
santé serait allongée. Les individus pourraient rester en bonne santé, vigoureux et productifs à des âges où aujourd’hui ils
seraient morts.
En plus de cette morale générale, il y a quelques leçons spécifiques :
1. Une tragédie récurrente devient un événement banal, une statistique. Dans la fable, les souhaits des gens s’adaptent à
l’existence du dragon, à ce point que beaucoup deviennent incapables de percevoir son injustice. Le vieillissement devient
également un « fait quotidien » malgré qu’il soit la cause principale d’une quantité insondable de douleur et de morts
humaines.
2. Une vue statique de la technologie. Les gens raisonnent comme s’il ne serait jamais possible de tuer le dragon parce
que toutes les tentatives ont échoué dans le passé. Ils n’arrivent pas à prendre en compte l’accélération du progrès
technologique. Est-ce une erreur similaire qui nous mène à sous-estimer les chances d’un traitement du vieillissement ?
3. L’administration devient son propre but. Un septième de l’économie est consacrée à l’administration du dragon. La
limitation des dommages devient un objectif tellement essentiel que les gens négligent la cause sous-jacente. Au lieu d’un
financement public massif d’un programme de recherches pour arrêter le vieillissement, nous dépensons presque le
budget entier de santé en soins et en recherches sur des maladies individuelles.
4. Le bien social est à distinguer du bien de certains individus. Les conseillers du roi s’inquiètent des problèmes sociaux qui
pourraient être causés par les anti-dragon. Ils affirment qu’aucun bien social connu ne pourrait venir de la défaite du
dragon. Or, in fine, les ordres sociaux existent au profit des personnes et il est généralement bon pour toute personne
que sa vie soit sauvée.
5. Le manque de sens de proportion. Un tigre tue un fermier. Un groupe de serpents à sonnettes infeste un village. Le roi
se débarrasse du tigre et des serpents à sonnettes et, de ce fait, rend service. Pourtant il était fautif, parce qu’il a fixé des
priorités erronées.
6. De belles phrases et une rhétorique vide. Le conseiller royal en moralité parla avec éloquence à propos de la dignité
humaine et de notre nature humaine spécifique en phrases élevées. Cependant la rhétorique était un écran de fumée qui
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cachait plutôt qu’elle ne révélait la réalité. Le témoignage mal articulé mais honnête du garçon pointe le fait central : le
dragon est mauvais ; il détruit des gens. C’est aussi ma vérité de base en ce qui concerne la sénescence humaine.
7. Échec dans l’appréciation de l’urgence. Personne ne réalise pleinement l’enjeu jusqu’à très tard dans l’histoire.
Chercher un remède au vieillissement n’est pas seulement une belle chose que nous pourrions peut-être faire un jour.
C’est un impératif moral criant et urgent. Plus tôt nous démarrerons un programme de recherche à ce sujet, plus vite nous
aurons des résultats.
8. « Et dans les prochains jours, je pense que nous avons quelques réorganisations à faire ! » Le roi et ses sujets feront
face à des défis majeurs lorsqu’ils se remettront de la célébration. Leur société a été tellement conditionnée et déformée
par la présence du dragon qu’un vide effrayant existe à présent. Ils devront travailler de manière créative, au niveau
individuel et sociétal, pour développer des conditions qui maintiendront leurs vies florissantes, dynamiques et pleines de
sens au-delà des soixante-dix années de vie « habituelle ».

• Le conte transhumaniste de Nick Bostrom : du débat idéologique de la communication argumentative à la
communication narrative Mohamed Sami Alloun Numéro 25, 2024 La propagande et ses masques de la vertu.


 Lire la fable comme une communication transhumaniste
Cet article étudie la communication transhumaniste à travers l’analyse de La fable du Dragon-Tyran de Nick Bostrom.


Philosophe du posthumain, l’auteur recourt au texte littéraire pour illustrer le débat idéologique qui oppose, d’un côté, un
fort enthousiasme pour le progrès technoscientifique et, de l’autre côté, la crainte liée à la fois à la perte de contrôle de
l’humain sur ses créations et à la disparition des repères éthiques conventionnels. Reprenant en partie le modèle de
construction utopique, l’auteur clive et réduit au vertueux l’avènement du posthumain. L’analyse ici proposée est celle de
la mise en récit de la rhétorique transhumaniste développée par Bostrom et de l’idéalisation de son projet intellectuel.
Depuis les années 1960, les auteurs transhumanistes ont souvent mêlé à leurs discours et développements théoriques des
références littéraires, généralement de science-fiction, soit pour démontrer la réalisation effective d’inventions qui furent
d’abord imaginaires, soit pour illustrer, en profitant du talent des écrivains, des changements hypothétiques projetés sur
la base du progrès technoscientifique. À côté de cette démarche, quelques auteurs ont plus récemment emprunté une
perspective plus créative : il s’est agi d’accompagner leurs essais non plus de références littéraires antérieures, mais de
leurs propres fables.
Dans ces textes, le discours rhétorique, le discours scientifique et la fiction s’entremêlent d’une manière compacte et il
devient difficile de les discerner. À travers cet article, il est question d’étudier une de ces fictions transhumanistes, The
Fable of the Dragon-Tyrant de Nick Bostrom, d’en analyser la rhétorique, d’en dévoiler le mécanisme d’idéalisation et d’en
déterminer la portée.
Topoï de la rhétorique transhumaniste
Le discours transhumaniste regroupe un ensemble élargi de textes qui ont en commun l’expression d’une volonté de
libération de l’espèce humaine de sa condition physique - faiblesse, maladie, sénescence - et morale. Les discours se
concentrent autour de quatre topoï principaux : le progrès, la nature humaine, la liberté et le devoir moral et citoyen.
Le progrès est essentiellement lié aux avancées technoscientifiques soutenues et désirées par ces courants
majoritairement technophiles. La nature humaine se rapporte aux défauts qu’elle comporterait et à sa perfectibilité. Le
topos de la liberté se conçoit, dans la pensée transhumaniste, à travers un discours très critique vis-à-vis de la condition
humaine : l’homme est condamné à vivre dans une enveloppe corporelle, un espace et une durée de vie très limités.
Enfin, le devoir moral et citoyen se rapporte directement aux enjeux éthiques et politiques.
Storytelling transhumaniste : de la logique au sentiment
Christian Salmon définit le storytelling comme l’art de raconter des récits influencés par les logiques de la communication
et du capitalisme triomphant. L’usage du storytelling implique le remplacement de l’argumentation par la narration et de
la logique par le sentiment. Il s’agit, dans un contexte performant, d’une exploitation propagandiste du récit.
Le storytelling transhumaniste est alimenté par de petits récits, souvent narrés non pas par des écrivains à travers des
œuvres littéraires, mais par des chercheurs à travers des essais et ouvrages de théorie. Ces textes comportent des
passages narratifs, voire des histoires entières, dont la rhétorique suggère l’aubaine que représenterait la
trans/posthumanité.
La fable du Dragon-Tyran
The Fable of the Dragon-Tyrant a été publiée pour la première fois en 2005 dans la revue Journal of Medical Ethics. Du
point de vue formel, La fable du Dragon-Tyran est un conte merveilleux classique : il est court, se déroule dans un monde
imaginaire, les temps et lieux ne sont jamais situés avec précision et la série d’actions narrées tourne autour d’une
situation problématique qui permet au lecteur d’identifier clairement l’intrigue.
L’histoire est celle d’un peuple tyrannisé par un énorme dragon qui chaque jour reçoit son tribut de chair humaine. Le
narrateur opère un découpage des époques selon le rapport entretenu par l’humanité avec le dragon. Il est possible de
distinguer trois temps : le temps chevaleresque et magique ; le temps de la spiritualité et de la soumission ; enfin, le
temps de la transhumanisation, où des scientifiques convainquent le roi et le peuple de la possibilité de se libérer de leur
condition.
La scène de l’enfant et la fin de la rhétorique
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Deux partis radicalement opposés se font face : les anti-dragons, assimilables aux transhumanistes, et les pro-dragons, qui
englobent les « mortalistes » et les luddites. Tandis que le lecteur s’attend à un échange d’arguments raisonnables,
Bostrom fait intervenir un enfant qui déclare : « Le dragon est mauvais ! »
En faisant intervenir l’enfant, Bostrom met un terme à la rhétorique, au calcul, à l’argumentation. La voix de l’enfant est
ici la voix de la vérité et il n’en faut pas davantage pour faire pencher le roi du côté des anti-dragons. À partir de cette
scène, la stratégie scripturale change : la place est laissée aux procédés d’intensification de l’émotion, qui amènent le
lecteur à prendre position.
La scène du dernier wagon : la mort de la mort
La promesse de la mort de la mort rend cette dernière insupportable pour les premiers concernés, mais également pour
leurs proches et, par adhésion émotive, pour les lecteurs. Douze années passent. Le projectile est sur le point d’être lancé
sur le dragon. Un jeune homme surgit quelques minutes avant le lancement pour implorer le roi d’arrêter le dernier
wagon qui transporte son père.
À ce moment-là, avec ce dernier wagon, l’insupportable de la mort atteint son paroxysme. L’intensification émotionnelle
marque l’idée de mort d’une nouvelle gravité : toute mort devient une mort évitable et donc une mort inacceptable pour
le lecteur.
Conclusion critique
La fable du Dragon-Tyran n’est pas un récit de science-fiction au sens strict. L’auteur met en récit un débat d’idées. Ce
conte sert d’abord au renforcement du discours transhumaniste et relève davantage d’une rhétorique scénarisée que
d’un travail littéraire sur l’évasion fictionnelle. Il s’agit de favoriser la persuasion du lecteur et de l’amener, par réduction
au vertueux, à accepter l’idée d’une réforme éthique.
En écho aux discours transhumanistes, Bostrom utilise donc la fiction pour légitimer son discours sur la condition
humaine, au risque de simplifier à l’excès des enjeux éthiques et scientifiques profonds. La priorité est donnée à l’émotion
plutôt qu’à la réflexion. La complexité est ainsi réduite au profit de l’éloquence.
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II. Le constat d’une nature  humaine limitante et souffrante ?

Que peut l’art face à la souffrance physique ?

Document 1 :  Le lambeau, Philippe Lançon, 2018

Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon était dans les locaux de Charlie Hebdo. Les balles des tueurs l’ont gravement blessé. Sans chercher à expliquer l’attentat, il décrit une existence qui bascule 

Document 2 : La peste, Camus, 1947

Document 3 :  La colonne brisée, Frida Kahlo, 1944

« J'ai commencé à peindre... par ennui, car j'étais alitée depuis un an suite à un accident au cours duquel je m'étais fracturé l'épine dorsale, un pied et d'autres os. J'avais seize ans à l'époque et j'étais pleine d'enthousiasme à l'idée de faire des études de médecine. Mais tout s'est arrêté dans le choc entre un bus de Coyoacán et un tramway de Tlalpan... »

Texte complémentaire Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ROUSSEAU, 1754

Dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau, après avoir décrit le comportement animal en vient à réfléchir sur ce qui fait selon lui la spécificité de l’homme : la « faculté de se perfectionner ».

Mais quand les difficultés qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation : c’est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu ; au lieu qu’un animal est au bout de quelques mois ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu’elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l’homme est-il seul sujet à devenir imbécile ? N’est-ce point parce qu’il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n’a rien acquis et qui n’a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l’homme, reperdant par la vieillesse ou d’autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d’être forcés de convenir que cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs des hommes ; que c’est elle qui le tire à force de temps de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents, que c’est elle qui, faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature.

Création, continuité, rupture


I. La création comme continuité avec la tradition



Horace (65-8 av. J.-C.) : Carpe diem (Odes, I, 11)


Blanche, ne cherche pas – c’est impie – à connaître
Quand toi, moi, nous mourrons, ni n’accorde d’estime
Aux devins : bien mieux vaut subir ce qui doit être !
Que maint hiver te reste à vivre ou soit l’ultime
Celui brisant la mer contre l’obstant caillou,
Filtre en sage ton vin : la vie est brève, et vain
Tout projet. Tandis que nous parlons, fuit jaloux
Le temps. Cueille le jour, sans croire au lendemain.
Tu ne quaesieris, scire nefas, quem mihi, quem tibi
finem di dederint, Leuconoë, nec Babylonios
tentaris numeros. Ut melius, quidquid erit, pati !
seu plures hiemes seu tribuit Iuppiter ultimam,
quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum, sapias, vina liques, et spatio brevi
spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit invida
aetas : carpe diem quam minimum credula postero.


Ronsard, « Ode à Cassandre », Les Odes


Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.


Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !


Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.


La querelle des anciens et des modernes

 

  • La Fontaine « Epître à Huet », extrait (1687)

Dans ses Fables, Jean de La Fontaine s’inspire largement des auteurs antiques, notamment Ésope et Phèdre, dont il reprend
certains récits et motifs. Cependant, il ne se contente pas de les copier : il les réécrit, les enrichit et les adapte au goût du XVIIe
siècle en leur donnant davantage de vivacité, d’humour et de portée morale. Dans cette épître, La Fontaine s'adresse à l'évêque
de Soissons, homme érudit qui a une parfaite connaissance de l'antiquité, ami de Boileau, partisan des anciens, et de Charles
Perrault, partisan des modernes. Il explique très clairement sa position dans la querelle des anciens et des modernes.

Mon imitation n'est point un esclavage :
Je ne prends que l'idée, et les tours et les lois,
Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence,
Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.
Je vois avec douleur [ces] routes méprisées
Art et guides, tout est dans les Champs Elysées.
J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,
On me laisse tout seul admirer leurs attraits.
Térence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace ;
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
Je le dis aux rochers ; on veut d'autres discours
Ne pas louer son siècle est parler à des sourds.
Je le loue et je sais qu'il n'est pas sans mérite
Mais près de ces grand noms notre gloire est petite
Tel de nous, dépourvu de leur solidité,
N'a qu'un peu d'agrément, sans nul fonds de beauté
Je ne nomme personne on peut tous nous connaître.


• Charles Perrault « Le Siècle de Louis-le-Grand » ( extrait) , 1826


La belle antiquité fut toujours vénérable ;
Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable.
Je vois les anciens, sans plier les genoux ;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous ;
Et l’on peut comparer, sans craindre d’Être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste.
En quel temps sut-on mieux le dur métier de Mars ?
Quand d’un plus vif assaut força-t-on des remparts ?
Et quand vit-on monter au sommet de la gloire,
D’un plus rapide cours le char de la victoire ?
Si nous voulions ôter le voile spécieux,
Que la prévention nous met devant les yeux,
Et, lassés d’applaudir à mille erreurs grossières,
Nous servir quelquefois de nos propres lumières,
Nous verrions clairement que, sans témérité,
On peut n’adorer pas toute l’antiquité ;
Et qu’enfin, dans nos jours, sans trop de confiance,
On lui peut disputer le prix de la science.
[…]
À former les esprits comme à former les corps,
La nature en tout temps fait les mêmes efforts ;
Son être est immuable ; et cette force aisée
Dont elle produit tout, ne s’est point épuisée
Jamais l’astre du jour, qu’aujourd’hui nous voyons,
N’eut le front couronné de plus brillants rayons ;
Jamais, dans le printemps, les roses empourprées,
D’un plus vif incarnat ne furent colorées ;
Non moins blanc qu’autrefois brille dans nos jardins
L’éblouissant émail des lis et des jasmins,
Et dans le siècle d’or la tendre Philomèle,
Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle,
N’avait rien de plus doux que celle dont la voix
Réveille les échos qui dorment dans nos bois.
De cette même main les forces infinies
Produisent en tout temps de semblables génies.


II. La création comme rupture : une invention moderne


• Baudelaire, Le peintre de la vie moderne, 1885
Ainsi il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? À coup sûr, cet homme, tel que je l’ai dépeint, ce solitaire doué d’une
imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur
flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu’on nous
permettra d’appeler la modernité ; car il ne se présente pas de meilleur mot pour exprimer l’idée en question. Il s’agit,
pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire.
Si nous jetons un coup d’œil sur nos expositions de tableaux modernes, nous sommes frappés de la tendance générale
des artistes à habiller tous les sujets de costumes anciens. Presque tous se servent des modes et des meubles de la
Renaissance, comme David se servait des modes et des meubles romains. Il y a cependant cette différence, que David,
ayant choisi des sujets particulièrement grecs ou romains, ne pouvait pas faire autrement que de les habiller à
l’antique, tandis que les peintres actuels, choisissant des sujets d’une nature générale applicable à toutes les époques,
s’obstinent à les affubler des costumes du Moyen Âge, de la Renaissance ou de l’Orient. C’est évidemment le signe
d’une grande paresse ; car il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une
époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse qui y peut être contenue, si minime ou si légère qu’elle
soit. La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et
l’immuable .


III. Les avant-gardes : une recherche permanente d’innovation
Ils souhaitent libérer l’imagination des contraintes rationnelles, tarditionnelles


• Apollinaire, « Zone », Alcools (extrait), 1913


À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

 

  • Apollinaire « On ne peut transporter partout avec soi le cadavre de son père […] Mais nos pieds ne se détachent qu’en vain du sol qui contient les morts. »

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/audio/p18172139/lecture-de-lettre-et-poemes-de-guillaume-
apollinaire

André Breton et Philippe Soupault « La Glace sans tain »,ps m Les chamagnétiques, 1919


« Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les
affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne
savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les
plages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n'y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons
fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille. [...]
Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel. Ils passent au-
dessus des lacs, des marais fertiles... »


IV. La crise de la représentation au XXe siècle
Remise en cause de la capacité de l’art et du langage à représenter le monde.

  • Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roma n (1963) Dans Pour un nouveau roman (ensemble d'études écrites entre 1956 et 1963), Robbe-Grillet dénonce les notions, qu'il juge "périmées", de personnage, d'histoire ou d'engagement. Nous en a-t-on assez parlé du « personnage » ! Et ça ne semble, hélas, pas près de finir. Cinquante années de maladie, le constat de son décès enregistré à maintes reprises par les plus sérieux essayistes, rien n'a encore réussi à le faire tomber du piédestal où l'avait placé le XIXe siècle. C'est une momie à présent, mais qui trône toujours avec la même majesté quoique postiche au milieu des valeurs que révère la critique traditionnelle. C'est même là qu'elle reconnaît le « vrai » romancier : « il crée des personnages »... Pour justifier le bien-fondé de ce point de vue, on utilise le raisonnement habituel : Balzac nous a laissé Le Père Goriot, Dostoïesvski a donné le jour aux Karamazov, écrire des romans ne peut plus donc être que cela : ajouter quelques figures modernes à la galerie de portraits que constitue notre histoire littéraire. Un personnage, tout le monde sait ce que le mot signifie. Ce n'est pas un il quelconque, anonyme et translucide, simple sujet de l'action exprimée par le verbe. Un personnage doit avoir un nom propre, double si possible : nom de famille et prénom. Il doit avoir des parents, une hérédité. Il doit avoir une profession. S'il a des biens, cela n'en vaudra que mieux. Enfin il doit posséder un « caractère », un visage qui le reflète, un passé qui a modelé celui-ci et celui-là. Son caractère dicte ses actions, le fait réagir de façon déterminée à chaque événement. Son caractère permet au lecteur de le juger, de l'aimer, de le haïr. C'est grâce à ce caractère qu'il léguera un jour son nom à un type humain, qui attendait, dirait-on, la consécration de ce baptême. Car il faut à la fois que le personnage soit unique et qu'il se hausse à la hauteur d'une catégorie. Il lui faut assez de particularité pour demeurer irremplaçable, et assez de généralité pour devenir universel. On pourra, pour varier un peu, se donner quelque impression de liberté, choisir un héros qui paraisse transgresser l'une de ces règles : un enfant trouvé, un oisif, un fou, un homme dont le caractère incertain ménage çà et là une petite surprise... On n'exagérera pas, cependant, dans cette voie : c'est celle de la perdition, celle qui conduit tout droit au roman moderne. Aucune des grandes œuvres contemporaines ne correspond en effet sur ce point aux normes de la critique. Combien de lecteurs se rappellent le nom du narrateur dans La Nausée ou dans L'Étranger ? Y a-t-il là des types humains ? Ne serait-ce pas au contraire la pire absurdité que de considérer ces livres comme des études de caractère ? Et Le Voyage au bout de la nuit, décrit-il un personnage ? Croit-on d'ailleurs que c'est par hasard que ces trois romans sont écrits à la première personne ? Beckett change le nom et la forme de son héros dans le cours d'un même récit. Faulkner donne exprès le même nom à deux personnes différentes. Quant au K. du Château, il se contente d'une initiale, il ne possède rien, il n'a pas de famille, pas de visage ; probablement même n'est-il pas du tout arpenteur. On pourrait multiplier les exemples. En fait, les créateurs de personnages, au sens traditionnel, ne réussissent plus à nous proposer que des fantoches auxquels eux-mêmes ont cessé de croire. Le roman de personnages appartient bel et bien au passé, il caractérise une époque : celle qui marqua l'apogée de l'individu. Peut-être n'est-ce pas un progrès, mais il est certain que l'époque actuelle est plutôt celle du numéro matricule. Le destin du monde a cessé, pour nous, de s'identifier à l'ascension ou à la chute de quelques hommes, de quelques familles. Le monde lui-même n'est plus cette propriété privée, héréditaire et monnayable, cette sorte de proie, qu'il s'agissait moins de connaître que de conquérir. Avoir un nom, c'était très important sans doute au temps de la bourgeoisie balzacienne. C'était important, un caractère, d'autant plus important qu'il était davantage l'arme d'un corps-à-corps, l'espoir d'une réussite, l'exercice d'une domination. C'était quelque chose d'avoir un visage dans un univers où la personnalité représentait à la fois le moyen et la fin de toute recherche. Notre monde, aujourd'hui, est moins sûr de lui-même, plus modeste peut-être puisqu'il a renoncé à la toute-puissance de la personne, mais plus ambitieux aussi puisqu'il regarde au-delà. Le culte exclusif de « l'humain » a fait place à une prise de conscience plus vaste, moins anthropocentriste. Le roman paraît chanceler, ayant perdu son meilleur soutien d'autrefois, le héros. S'il ne parvient pas à s'en remettre, c'est que sa vie était liée à celle d'une société maintenant révolue. S'il y parvient, au contraire, une nouvelle voie s'ouvre pour lui, avec la promesse de nouvelles découvertes. -----

 

  • - Nathalie Sarraute, L’E re du soupçon (1956) Ce que [le lecteur] a appris, chacun le sait trop bien, pour qu’il soit utile d’insister. Il a connu Joyce, Proust et Freud ; le ruissellement, que rien au-dehors ne permet de déceler, du monologue intérieur, le foisonnement infini de la vie psychologique et les vastes régions encore à peine défrichées de l’inconscient. Il a vu tomber les cloisons étranges qui séparaient les personnages les uns des autres, et le héros de roman devenir une limitation arbitraire, un découpage conventionnel pratiqué sur la trame commune que chacun contient tout entière et qui capte et retient dans ses mailles innombrables tout l’univers. Comme le chirurgien qui fixe son regard sur l’endroit précis où doit porter son effort, l’isolant du corps endormi, il a été amené à concentrer toute son attention et sa curiosité sur quelque état psychologique nouveau, oubliant le personnage immobile qui lui sert de support de hasard. Il a vu le temps cesser d’être ce courant rapide qui poussait en avant l’intrigue pour devenir une eau dormante au fond de laquelle s’élaborent de lentes et subtiles décompositions ; il a vu nos actes perdre leurs mobiles courants et leurs significations admises, des sentiments inconnus apparaître et les mieux connus changer d’aspect et de nom. Il a si bien et tant appris qu’il s’est mis à douter que l’objet fabriqué que les romanciers lui proposent puisse receler les richesses de l’objet réel. Et puisque les auteurs qui pratiquent la méthode objective prétendent qu’il est vain de s’efforcer de reproduire l’infinité de la complexité de la vie, et que c’est au lecteur de se servir de ses propres richesses et des instruments d’investigation qu’il possède pour arracher son mystère à l’objet fermé qu’ils lui montrent, il préfère ne s’efforcer qu’à bon escient et s’attaquer aux faits réels
  •  
  • Klein https://www.mamac-nice.org/collection/yves-klein/

Beckett : En attendant Godot, 1952


V. La rupture dans la continuité


Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré, 1982 : Un palimpseste est, littéralement, un
parchemin dont on a gratté la première inscription pour lui en substituer une autre, mais où cette opération
n'a pas irrémédiablement effacé le texte primitif, en sorte qu'on peut y lire l'ancien sous le nouveau,
comme par transparence.
« L'hypertextualité, à sa manière, relève du bricolage. C'est un terme dont la connotation est généralement
péjorative, mais auquel certaines analyses de Lévi-Strauss ont donné quelques lettres de noblesses. Je n'y
reviens pas. Disons seulement que l'art de "faire du neuf avec du vieux" a l'avantage de produire des objets
plus complexes et plus savoureux que les produits "faits exprès": une fonction nouvelle se superpose et
s'enchevêtre à une structure ancienne, et la dissonance entre ces deux éléments coprésents donne sa saveur
à l'ensemble. »
• Paul Valéry, Tel quel, 1941 : « Rien de plus original, rien de plus “soi” que de se nourrir des autres. »

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