Je ne sais si trop d'amour risque de conduire les enfants à trop d'exigences et si trop de soins les corrompt. On
pourrait craindre surtout que l'empressement de leur entourage ne finisse par empêcher ou freiner le développement
de leur imaginaƟ on. C'est toujours contre une certaine solitude qu'on invente. Parler, comme on le fait communément,
de l'immaturité de la jeunesse présente, est, à cet égard, plutôt rassurant, car le terme d'immaturité sous-entend
l'irréalisme et la dominance du rêve, de l'imaginaƟ on. Celle-ci est pourtant exposée à de nombreuses menaces :
remplacement du geste créateur par l'acƟ on mécanique, développement des moyens de communicaƟ on audio-visuels
qui invitent à recevoir et non à concevoir, facilité des déplacements, qui dépouille le monde de ses secrets... On pourrait
découvrir, dans notre société et, en parƟ culier, dans notre système d'éducaƟ on, d'autres aƩ eintes à l'autonomie de
l'enfance, à son originalité.
Et pourtant celles-ci restent intactes. Miraculeusement. C'est là un des faits les plus réconfortants de notre
époque. Le comportement des enfants d'aujourd'hui, tel que nous pouvons l'observer, reproduit fidèlement celui qui
était le nôtre, il y a quarante ou cinquante ans, et ne diffère guère de celui des enfants des siècles passés, autant que
les documents anciens, assez rares sur ce sujet, nous permeƩ ent de le connaître. A l'époque des jouets téléguidés, des
sports de la mer et de la neige, de la télévision pour tous, plusieurs des quelque deux cents jeux de Gargantua
énumérés par Rabelais1 sont encore quoƟ diennement praƟ qués, et si les mots qui désignent leurs règles ou leurs
différentes phases ont changé depuis quatre cent cinquante ans, ils relèvent du même ésotérisme2 enfanƟ n qu'alors,
résultent des mêmes procédés d'invenƟ on verbale. Dans les noms des jeux que Rabelais cite, en s'en délectant, nous
reconnaissons la déformaƟ on inimitable que les enfants d'aujourd'hui conƟ nuent de faire subir aux mots ou les
accouplements auxquels ils les contraignent, afin de les faire totalement leurs. Nous sommes ici dans un monde
immuable, éternel. Le tracé du jeu de marelle, que nous foulons sur le troƩ oir, est une figure du Moyen Age, non pas
d'un Moyen Age reconsƟ tué, mais d'un Moyen Age toujours vivant.
Les dessins des enfants révèlent une interprétaƟ on du personnage humain, de l'animal et des principaux
éléments du monde qui n'a pas évolué, au cours des siècles ; les produits de notre civilisaƟ on sont toujours ramenés à
la mesure de l'homme, dans ces dessins spontanés où la maison basse, l'arbre en boule, le soleil ovoïde et l'animal à
la queue horizontale reproduisent certains graffiƟ de la Rome anƟ que. Ce n'est que dans les acƟ vités du jeu, les seules
ou à peu près qui ont laissé des traces, qu'on peut trouver des preuves de ceƩ e stupéfiante intemporalité de l'enfance.
On sait, au surplus, que le jeu en est l'expression totale. De la survivance du jeu de marelle, on peut conclure à celle
de tous les senƟ ments que l’enfant a éprouvés, sinon manifestés, depuis que le monde existe.
Ainsi, l'enfance représente aujourd'hui, à elle seule, ce que l'humanité garde d'intact. L'enfance est
immergée dans l'essenƟ el, en deçà des spécificaƟ ons que la culture, la connaissance imposera peu à peu à l'individu.
On l'a vu, à propos de la sexualité, qui règne, diffuse, sans limites, avant qu'elle ne soit resserrée dans sa foncƟ on. De
la même façon, les pouvoirs de l'esprit échappent encore aux applicaƟ ons, aux aƩ ribuƟ ons que, plus tard, la conscience
morale, la raison, le jeu social leur assignent. Le jeu est la manifestaƟ on de ceƩ e liberté intérieure totale. Jouer, comme
l'enfant joue, c'est vivre à vide, « pour rire », et se soustraire à l'existence. L'enfance dépassée, il serait bon de pouvoir
conƟ nuer d'ouvrir largement la vie à « ce qui ne compte pas ». Il faut bien comprendre que, d'ordinaire, même ce qui
est apparemment inuƟ le, vain, frivole : l'oisiveté, les plaisirs, les distracƟ ons, compte. C'est encore du temps humain.
On vieillit, dans les plaisirs ; on ne vieillit pas dans le jeu ou le rêve.
Soyons rassurés : il ne semble pas que notre maturaƟ on biologique fasse disparaître complètement notre fond
d'enfance, que la spécificaƟ on organique et intellectuelle détruise tout à fait, en nous, la disponibilité originelle. Jeune
soldat, pendant la guerre, j'ai été stupéfait de constater avec quelle rapidité les mobilisés, hommes mariés, citoyens
responsables, dans la vie civile, souvent pères de famille, retournaient aux jeux de l'enfance, retrouvant la fraîcheur de
leurs rires d'alors. Il s'établissait entre eux, mieux qu'une solidarité consciente, mieux qu'une amiƟ é fondée sur telles
ou telles considéraƟ ons, telles ou telles affinités, une complicité qui m'avait semblé jusqu'alors n'appartenir qu'au
jeune âge, pure de tout senƟ ment exprimable, et qui sentait, si j'ose dire, les ébats du chenil.
La vie en commun, je veux dire la vie effecƟ vement partagée, et jusqu'à la promiscuité, favorise, il est vrai,
l'abandon des aƫ tudes de défense, d'individualisme farouche, que la compéƟƟ on sociale impose. Dans les mornes
foules qui emplissent les villes modernes et où chacun se barde d'indifférence, de méfiance ou d'une dignité arƟ ficielle,
je soupçonne d'énormes réserves d'enfance.