En quoi les métamorphoses et représentations hybrides révèlent-elles l’ambivalence de nos rapports aux animaux ?
Le saviez-vous?
La thérianthropie ou zooanthropie est la transformation d'un être humain en animal[1], de façon complète ou partielle, aussi bien que la transformation inverse dans le cadre mythologique et spirituel concerné. Ce thème très ancien plonge ses racines dans le chamanisme et apparaît sur d'anciens dessins dans des grottes préhistoriques, comme la grotte des Trois-Frères en Ariège[2], il s'exprime aussi à travers de nombreuses légendes, comme celles du nahualisme ou de la lycanthropie. En ce qui concerne l'étude culturelle, mythologique et anthropologique, la thérianthropie décrit un personnage qui partage des traits humains avec des capacités ou des traits empruntés à d'autres animaux. L'exemple le mieux connu est celui du lycanthrope (qui inclut le loup-garou européen), un hybride mi-homme mi-loup, mais il n'est pas le seul car la quasi-totalité des dieux égyptiens, possédant des têtes animales ou possédant la capacité de se changer en de tels animaux, sont aussi des thérianthropes. ( Wikipedia)
Document 1: "Actéon" , Les métamorphoses, Ovide, Traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806
Actéon (III, 138-252)
Tu l'éprouvas, Cadmus, au sein de tes prospérités, lorsque ton fils vint causer tes premières douleurs. Il fut changé en cerf, et ses chiens de son sang s'abreuvèrent; mais il n'était point coupable : le hasard seul le perdit. Une erreur pouvait-elle donc le rendre criminel ?
[143] Le Cithéron était couvert du sang et du carnage des hôtes des forêts. Déjà le soleil, également éloigné de l'orient et de l'occident, rétrécissait les ombres, lorsque le jeune Actéon rassemble les Thébains que l'ardeur de la chasse avait emportés loin de lui : "Compagnons, leur dit-il, nos toiles et nos javelots sont teints du sang des animaux. C'en est assez pour aujourd'hui. Demain, dès que l'Aurore sur son char de pourpre ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux. Maintenant que le soleil brûle la terre de ses rayons, pliez vos filets noueux, détendez vos toiles, et livrez-vous au repos." Soudain les Thébains obéissent, et leurs travaux sont suspendus.
Non loin était un vallon couronné de pins et de cyprès. On le nomme Gargaphie, et il est consacré à Diane, déesse des forêts. Dans le fond de ce vallon est une grotte silencieuse et sombre, qui n'est point l'ouvrage de l'art. Mais la nature, en y formant une voûte de pierres ponces et de roches légères, semble avoir imité ce que l'art a de plus parfait. À droite coule une source vive, et son onde serpente et murmure sur un lit de gazon. C'est dans ces limpides eaux que la déesse, fatiguée de la chasse, aimait à baigner ses modestes attraits. Elle arrive dans cette retraite solitaire. Elle remet son javelot, son carquois, et son arc détendu à celle de ses nymphes qui est chargée du soin de les garder. Une seconde nymphe détache sa robe retroussée; en même temps deux autres délacent sa chaussure; et Crocalé, fille du fleuve Isménus, plus adroite que ses compagnes, tresse et noue les cheveux épars de la déesse pendant que les siens flottent encore sur son sein. Néphélé, Hyalé, Rhanis, Psécas, et Phialé épanchent sur le corps de Diane les flots limpides jaillissant de leurs urnes légères.
[173] Tandis que Diane se baigne dans la fontaine de Gargaphie, Actéon errant d'un pas incertain dans ce bocage qui lui est inconnu, arrive dans l'enceinte sacrée, entraîné par le destin qui le conduit. À peine est-il entré dans la grotte où coule une onde fugitive, que les nymphes l'apercevant, frémissent de paraître nues, frappent leur sein, font retentir la forêt de leurs cris, et s'empressent autour de la déesse pour la dérober à des yeux indiscrets. Mais, plus grande que ses compagnes, la déesse s'élevait de toute la tête au-dessus d'elles. Tel que sur le soir un nuage se colore des feux du soleil qui descend sur l'horizon; ou tel que brille au matin l'incarnat de l'aurore naissante, tel a rougi le teint de Diane exposée sans voiles aux regards d'un mortel. Quoique ses compagnes se soient en cercle autour d'elles rangées, elle détourne son auguste visage. Que n'a-t-elle à la main et son arc et ses traits rapides ! À leur défaut elle s'arme de l'onde qui coule sous ses yeux; et jetant au front d'Actéon cette onde vengeresse, elle prononce ces mots, présages d'un malheur prochain :
[192] "Va maintenant, et oublie que tu as vu Diane dans le bain. Si tu le peux, j'y consens". Elle dit, et soudain sur la tête du prince s'élève un bois rameux; son cou s'allonge; ses oreilles se dressent en pointe; ses mains sont des pieds; ses bras, des jambes effilées; et tout son corps se couvre d'une peau tachetée. À ces changements rapides la déesse ajoute la crainte. Il fuit; et dans sa course il s'étonne de sa légèreté. À peine dans une eau limpide a-t-il vu sa nouvelle figure : Malheureux que je suis ! voulait-il s'écrier; mais il n'a plus de voix. Il gémit, et ce fut son langage. De longs pleurs coulaient sur ses joues, qui n'ont plus leur forme première. Hélas ! il n'avait de l'homme conservé que la raison. Que fera cet infortuné ? retournera-t-il au palais de ses pères ? la honte l'en empêche. Ira-t-il se cacher dans les forêts ? la crainte le retient. Tandis qu'il délibère, ses chiens l'ont aperçu. Mélampus, né dans la Crète, et l'adroit Ichnobates, venu de Sparte, donnent par leurs abois le premier signal. Soudain, plus rapides que le vent, tous les autres accourent. Pamphagos, et Dorcée, et Oribasos, tous trois d'Arcadie; le fier Nébrophonos, le cruel Théron, suivi de Lélaps; le léger Ptérélas, Agré habile à éventer les traces du gibier; Hylée, récemment blessé par un sanglier farouche; Napé engendrée d'un loup; Péménis, qui jadis marchait à la tête des troupeaux; Harpyia, que suivent ses deux enfants; Ladon, de Sicyone, aux flancs resserrés; et Dromas, Canaché, Sticté, Tigris, Alcé, et Leucon, dont la blancheur égale celle de la neige; et le noir Asbolus, et le vigoureux Lacon; le rapide Aello et Thoüs; Lyciscé, et son frère le Cypriote; Harpalos, au front noir tacheté de blanc; Mélanée, Lachné, au poil hérissé; Labros, Agriodos, et Hylactor, à la voix perçante, tous trois nés d'un père de Crète et d'une mère de Laconie; et tous les autres enfin qu'il serait trop long de nommer.
[225] Cette meute, emportée par l'ardeur de la proie, poursuit Actéon, et s'élance à travers les montagnes, à travers les rochers escarpés ou sans voie. Actéon fuit, poursuivi dans ces mêmes lieux où tant de fois il poursuivit les hôtes des forêts. Hélas ! lui-même il fuit ses fidèles compagnons; il voudrait leur crier : "Je suis Actéon, reconnaissez votre maître". Mais il ne peut plus faire entendre sa voix. Cependant d'innombrables abois font résonner les airs. Mélanchétès lui fait au dos la première blessure; Thérodamas le mord ensuite; Orésitrophos l'atteint à l'épaule. Ils s'étaient élancés les derniers à sa poursuite, mais en suivant les sentiers coupés de la montagne, ils étaient arrivés les premiers. Tandis qu'ils arrêtent le malheureux Actéon, la meute arrive, fond sur lui, le déchire, et bientôt sur tout son corps il ne reste aucune place à de nouvelles blessures. Il gémit, et les sons plaintifs qu'il fait entendre, s'ils différent de la voix de l'homme, ne ressemblent pas non plus à celle du cerf. Il remplit de ses cris ces lieux qu'il a tant de fois parcourus; et, tel qu'un suppliant, fléchissant le genou, mais ne pouvant tendre ses bras, il tourne en silence autour de lui sa tête languissante.
[242] Cependant ses compagnons, ignorant son triste destin, excitent la meute par leurs cris accoutumés; ils cherchent Actéon, et le croyant éloigné de ces lieux, ils l'appellent à l'envi, et les bois retentissent de son nom. L'infortuné retourne la tête. On se plaignait de son absence; on regrettait qu'il ne pût jouir du spectacle du cerf à ses derniers abois. Il n'est que trop présent; il voudrait ne pas l'être; il voudrait être témoin, et non victime. Mais ses chiens l'environnent; ils enfoncent leurs dents cruelles dans tout son corps, et déchirent leur maître caché sous la forme d'un cerf. Diane enfin ne se crut vengée que lorsque, par tant de blessures, l'affreux trépas eut terminé ses jours.
Document 2 : La métamorphose, Kafka ( incipit), 1915
En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce – on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.
Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je me rendormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position.
Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES : https://www.radiofrance.fr/franceinter/pourquoi-avons-nous-tendance-a-oublier-que-l-humain-est-un-animal-comme-les-autres-9305205
L'éthologue Jessica Serra explique pourquoi il est essentiel de reconsidérer notre animalité, de repenser nos rapports avec le monde animal et de rompre avec un système de croyance millénaire qui nous a conduit à nous distinguer d'eux en tant qu'humains. Alors que nous sommes des animaux comme les autres.
« L'homme n'est pas le seul animal qui pense, mais c'est le seul qui pense qu'il n'est pas un animal « ,le paléontologue Pascal Picq
Jessica Serra a étudié ce qui nous rapprochait le plus des animaux et il y a beaucoup de choses à dire. Car nous faisons nous-mêmes partie du monde animal. Pourtant, quand on se regarde dans le miroir, on se voit différent car nous avons été éduqué en ce sens. Nous sommes convaincus de notre suprématie et de nos différences avec l'animal. Il faut y voir le résultat d'un système de pensée qui régit notre éducation depuis les origines de la civilisation antique.
À tel point que nous prenons mal l'idée d'être assimilé à un animal.
C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles le livre L'origine des espèces de Darwin, publié en 1859, dérange toujours autant. Parce que, comme l'explique l'éthologue, "aujourd'hui, si vous dites à quelqu'un qu'il est un animal, sa réaction sera rarement positive. L'idée d'être assimilé à un singe ou à un autre animal, c'est quelque chose d'absolument dérangeant parce qu'on est convaincu, au départ, d'être plus que cela, conformément surtout à nos croyances, notre éducation qui tendent à nous élever et à nous sentir supérieur aux autres animaux".
En réalité, notre condition animale a le don de nous ramener à notre condition de mortels, d'êtres finis et déterminés. Et on espère être bien plus que cela.
Pourtant, comme les autres animaux, nous continuons à être dominés par les lois de l'évolution
On est un petit bourgeon sur un grand arbre évolutif de la vie et on continue nous aussi à être assujettis aux lois de l'évolution.
Nous oublions de nous réinscrire dans le cadre de nos origines animales primitives et manquons donc de considérer l'animal et la nature comme il se doit : l'homme moderne ne descend pas d'une lignée qui commencerait avec un ancêtre commun, pour arriver à l'humain redressé et fier que nous sommes aujourd'hui. Nous ne sommes pas si extraordinaires par rapport aux autres animaux.
L'homme est un singe et il est issu de croisements multiples comme tous les autres animaux du monde animal.
On aurait pu croiser, il y a à peu près 40 000 ans, des hommes de Néandertal, des hommes de Florès ou des hommes de Denizova. D'autres espèces ont coexisté avec le Sapiens, et nous sommes, comme les autres animaux, l'héritage de ce croisement d'espèces aux multiples gènes.
Nos enfants sont, par exemple à chaque génération, une nouvelle version de l'être humain. On a tendance à l'oublier parce que l'être humain a fini par se soustraire aux pressions évolutives".
Je pense donc… je ne suis pas un animal : les contradictions de "l'animal savant"
C'est quand nous avons voulu nous arracher à notre condition de simples mortels, à notre condition naturelle, que nous avons pris conscience de notre humanité et de notre place singulière sur notre planète.
Ce moment-clé de notre évolution, Jessica Serra le renvoie à "la naissance de la spiritualité car on a ressenti le besoin de conjurer nos angoisses existentielles, nous sommes devenus des êtres culturels et avons dû inventer un autre monde aux rapports différents avec nos semblables du monde animal.
Ce moment-clé de la naissance de l'humanité, qui consiste en une projection de la pensée vers le domaine de l'imaginaire, du langage, a fini par progresser au point que nous autres "animaux savants", nous sommes différenciés des autres animaux".
De Sapiens à l'Égypte antique : quand l'humain et l'animal ne firent qu'un.Les représentations animales étaient omniprésentes depuis les peintures pariétales jusqu'aux pratiques religieuses polythéistes de l'époque antique. Avec les animaux, Sapiens se situait dans un rapport horizontal et non pas hiérarchique.
Jessica Serra : "L'homme de la préhistoire ne concevait pas du tout de la même manière sa relation aux animaux par rapport au système de pensée qui est le nôtre aujourd'hui.
Les vestiges archéologiques (les grottes ornées) parlent d'eux-mêmes. On a pu y observer une surreprésentation de l'animal avec un grand nombre d'espèces très finement représentées. Quand l'homme, lui, ne se représentait que très peu. Et lorsqu'il se représentait, il se représentait sous une forme hybride, comme un être thérianthrope représenté à la fois avec un corps d'homme et une tête d'animal. Ces figures animales permettaient de faire transiter les esprits du monde de l'invisible vers le monde du visible.
La relation à l'animal était extrêmement importante parce que l'animal occupait une place centrale dans l'existence humaine.
Même si la chasse était de coutume, on entretenait un rapport respectueux pensé comme un équilibre au niveau du transfert des esprits : lorsqu'on tuait un animal, on n'éprouvait pas forcément du plaisir à le tuer. Les Égyptiens avaient des dieux qui avaient exclusivement des caractéristiques anthropomorphes".
S'affranchir de l'animal qui est en nous : un héritage de la Grèce antique…
C'est à cette époque-là qu'une grande transition s'opère puisque l'éthologue précise que "les 12 dieux de l'Olympe n'ont plus aucune caractéristique animale. Les divinités mi-humaines et mi-animales ne symbolisent plus l'appartenance à un grand tout spirituel. Les représentations hybrides sont désormais perçues comme des monstres, à l'image du Minotaure (cet homme à tête de taureau qui se nourrit de chair humaine) qu'il faut enfermer dans un labyrinthe. Ou encore le sphinx au corps de lion ailé et à la tête de femme qui ravage les champs.
C'est un nouveau système de croyances centré sur l'homme à partir duquel débute le long processus d'enfouissement de la bête en soi.
Le philosophe du IVe siècle av J.-C. Aristote impose sa vision utilitariste de la nature comme des animaux et y voit une création au service de l'humanité. Une vision vouée à s'inscrire durablement jusqu'à aujourd'hui".
Les religions monothéistes et la pensée cartésienne normalisent ce rapport.
Héritage sur lequel les religions monothéistes vont bientôt s'appuyer pour avoir définitivement raison d'un rapport de respect entre l'homme et l'animal que nous ne retrouverions plus jamais. Jessica Serra explique que "les grands monothéismes enfoncent le clou et enlèvent au monde vivant, sa sacralité par rapport à l'humain :
La nature et les animaux ont été créés pour l'homme. Seul l'homme bénéficie d'une âme divine qui le différencie du reste de la nature.
Jessica Serra : "On vit toujours largement avec cette idée que tout ce qui nous entoure aurait été créé pour l'humain, qui aurait un droit de domination sur les animaux, sur le vivant de manière générale.
D'ailleurs, au Moyen Âge, beaucoup d'animaux sont diabolisés, à l'instar du cochon. Ensuite, au XVIIe siècle, si le philosophe et mathématicien René Descartes affirme que l'animal peut-être doté de sensibilités, il reste considéré comme inférieur aux humains car, selon lui, l'absence de langage et de pensée le différencie…"
"En tant qu'animal savant, il faut nous réconcilier avec notre animalité pour le bien du monde vivant"
C'est parce que nous sommes des animaux doués de culture, que nous avons une responsabilité plus grande quant à la manière de traiter la nature, les animaux et le monde vivant. Jessica Serra explique que c'est "cette incroyable faculté que nous avons atteint au niveau cognitif qui doit faire de nous des êtres d'autant plus responsables".
Il faut apprendre à redécouvrir cette part d'animalité en déconstruisant ce qu'on nous a appris pendant des millénaires.
