Textes complémentaires : l'amour, la mort, le destin.
Les couples et la passion en littérature.
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BÉROUL, Tristan et Iseut, 1180-90
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THOMAS, Tristan et Iseut, vers 1170
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SHAKESPEARE, Roméo et Juliette, 1595
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LACLOS, Les liaisons dangereuses, 1782
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BÉROUL, Tristan et Iseut
Situation de l'extrait
Après avoir absorbé par erreur le philtre d'amour, Tristan et Yseut sont liés à jamais l'un à l'autre. Promise au roi Marc pour qui Tristan est allé la chercher en Irlande, Yseut va user de tromperies pour à la fois accomplir son engagement envers son époux et satisfaire sa passion pour Tristan. Surpris par le nain Froncin et convaincus de trahison, les deux amants sont condamnés au supplice. Tristan s'échappe en sautant de la fenêtre d'une chapelle au bas d'une falaise et va sauver Yseut. livrée aux lépreux. Le couple mène alors une vie de bêtes errantes dans la forêt du Morrois, jusqu'au jour où, assaillis par le repentir, ils vont se confier à l'ermite Ogrin.
A l'ermitage de frère Ogrin
Ils arrivèrent un jour, par aventure.
Apre est la vie qu'ils mènent et dure:
Mais ils s'aiment d'un si fervent amour
Que l'un à cause de l'autre ne ressent sa souffrance.
L'ermite reconnut Tristan:
Sur sa béquille il était appuyé;
Il l'interpelle, écoutez comment:
« Sire Tristan, un grand serment
A été juré en Cornouailles,
Celui qui vous livrerait au roi, sans faute
Cent marcs d'or aurait comme récompense.
En cette terre il n'y a baron
Qui n'ait promis au roi, la main tendue,
De vous livrer à lui mort ou vif.»
Ogrin lui dit avec une grande bonté:
«En vérité, Tristan, celui qui se repent
Dieu du péché lui fait pardon,
En raison de sa foi et de sa confession.»
Tristan lui dit: «Seigneur, en vérité
Si elle m'aime d'un amour sincère,
Vous n'en savez pas la raison:
Si elle m'aime, c'est l'effet du breuvage.
Je ne peux me séparer d'elle,
Ni elle de moi, je n'en veux mentir.»
Ogrin lui dit: «Et quel secours
Peut-on donner à homme mort?
Il est bien mort celui qui longtemps
Gît en péché, s'il ne se repent.
Nul ne peut donner pénitence
A pêcheur sans repentance.»
L'ermite Ogrin bien les sermonne,
A se repentir il les invite:
L'ermite souvent leur dit
Les prophéties de l'Écriture
Et plusieurs fois leur rappelait
L'ermite leur devoir de se séparer .
Il dit à Tristan profondément troublé:
«Que vas-tu faire? Réfléchis.
-Seigneur, j'aime Yseut si merveilleusement
Que je n'en dors ni ne sommeille.
Ma décision est absolument prise:
J'aime mieux avec elle être mendiant
Et vivre d'herbes et de glands
Qu'avoir le royaume du roi Otran.
De l'abandonner je ne veux entendre parler,
Certes. car le faire je ne le puis.»
Yseut aux pieds de l'ermite pleure.
Change plusieurs fois de couleur en quelques instants.
Maintes fois implore son pardon:
« Seigneur. au nom de Dieu tout puissant.
Il ne m'aime, et moi je ne l'aime
Que par un breuvage dont je bus
Et il en but: ce fut péché.
Pour cela le roi nous a chassés.»
L'ermite aussitôt lui répond:
« Eh bien! que ce Dieu qui fit le monde
Vous accorde sincère repentance!»...
Seigneurs, longtemps Tristan resta dans la forêt.
Y éprouva bien des peines, bien des souffrances.
Au même endroit il n'ose demeurer;
Où il se lève le matin, il ne se couche pas le soir
Il sait bien que le roi le fait chercher
Et que le ban est proclamé en sa terre
Pour se saisir de lui. si on le trouve.
Dans la forêt ils sont entièrement dépourvus de pain,
Ils vivent de venaison, ne mangent autre chose.
Que pourraient-ils faire, sinon changer de couleur ?
Leurs vêtements sont en lambeaux, les branches les déchirent.
Longtemps à travers le Morrois ils errèrent.
Chacun d'eux souffre une peine égale.
L'un ne sent pas sa souffrance à cause de l'autre
Mais grand peur a Yseut la gente
Que Tristan à cause d'elle ne se repente;
Et pour Tristan c'est un dur chagrin
Qu'Yseut à cause de lui se brouille
Et se repente de sa folie.
Thomas, La mort d’Iseut
Situation de l'extrait
Surpris à nouveau en flagrant délit avec Yseut, Tristan doit s'enfuir en petite Bretagne. Pensant pouvoir oublier Yseut la blonde. il épouse Yseut aux blanches mains. Mais il ne peut consommer son mariage tant le souvenir d'Yseut la blonde le hante. Blessé au cours d'un combat, Tristan mande son fidèle ami Kaherdin au château de Tintagel en Bretagne pour y ramener Yseut qui, seule, pourrait le guérir de sa blessure. Il s'entend avec Kaherdin pour que, s'il ramène Yseut, il mette une voile blanche au mât de son navire, et, dans le cas contraire, une voile noire. Yseut aux blanches mains, folle de jalousie, a entendu la conversation. Et tandis que le bateau de Kaherdin pointe à l'horizon avec une voile blanche, elle annonce à Tristan que la voile est noire. Désespéré, et pensant qu'Yseut l'a oublié, Tristan meurt. Yseut, à peine débarquée, apprend la nouvelle.
Dès qu'Yseut entend la nouvelle,
De douleur elle ne peut dire une parole.
De sa mort elle est si affligée
Qu'elle va par la rue, les vêtements en désordre,
En avant des autres, vers le palais.
Bretons ne virent plus jamais
Femme de sa beauté:
Ils s'émerveillent par la cité:
D'où vient-elle? qui est-elle?
Yseut arrive là où elle voit le corps,
Elle se tourne vers l'orient,
Elle prie pour lui en grande pitié:
«Ami Tristan, puisque mort je vous vois,
Par raison je ne dois plus vivre.
Vous êtes mort pour mon amour
Et moi je meurs, ami, de compassion,
Puisque je n'ai pu à temps venir
Pour vous guérir, vous et votre mal.
Ami, ami, à cause de votre mort
Jamais de rien je n'aurai consolation,
Je n'aurai joie, ni gaîté, ni nul plaisir...
Pour moi vous avez perdu la vie.
Et moi j'agirai en véritable amie:
Pour vous, je veux mourir aussi.»
Elle l'embrasse, s'étend près de lui,
Lui baise la bouche et la face,
Et le tient étroitement embrassé.
Corps contre corps, bouche contre bouche.
Elle rend à l'instant même l'esprit,
Et meurt auprès de lui ainsi
Pour la douleur de son ami.
Tristan mourut de son désir,
Yseut pour n'avoir pu à temps venir.
Tristan mourut de son amour
Et la belle Yseut de pitié.
(1160-1170, traduction de l'ancien français en français moderne)
SHAKESPEARE, Roméo et Juliette.
Résumé de l'œuvre
Roméo Montaigu et Juliette Capulet s’aiment d’un amour pur. Malheureusement, leurs deux familles véronaises se vouent une haine aussi parfaite et immortelle que la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Dès le lendemain de leur rencontre à un bal masqué, ils demandent à Frère Laurent de les marier secrètement, et l’ecclésiastique accepte.
Mais le cousin de Juliette, Tybalt, provoque Roméo en duel. Celui-ci refuse, et se fait remplacer par son ami Mercutio, qui payera la confrontation de sa vie. Roméo jure de le venger, et après avoir tué Tybalt, se voit banni de la ville. Le père de Juliette se résout alors à marier sa fille au comte Paris. Juliette cherche refuge auprès de Frère Laurent, qui lui remet une potion lui permettant de feindre la mort pendant quarante heures. Après avoir fait promettre à l’homme d’église de prévenir Roméo du subterfuge, Juliette avale le breuvage.
Hélas, Roméo ne reçoit pas la nouvelle à temps, et fou de douleur, se rend au tombeau de sa bien-aimée pour s’y donner la mort. Il y trouve Paris qu’il tue au terme d’un duel, avant d’avaler lui-même un poison qui le tue dans l’instant. Juliette se réveille alors et constatant la mort de son jeune époux, saisit la dague de celui-ci et le rejoint dans l’autre monde.
ROMÉO:(Prenant le cadavre par le bras. ) Oh ! donne-moi ta main, toi que l'âpre adversité a inscrit comme moi sur son livre ! Je vais t'ensevelir dans un tombeau triomphal... Un tombeau ? oh ! non, jeune victime, c'est un Louvre splendide, car Juliette y repose, et sa beauté fait de ce caveau une salle de fête illuminée. (Il dépose Pâris dans le monument. ) Mort, repose ici, enterré par un mort. Que de fois les hommes à l'agonie ont eu un accès de joie, un éclair avant la mort, comme disent ceux qui les soignent... Ah ! comment comparer ceci à un éclair ?
(Contemplant le corps de Juliette. ) mon amour ! ma femme !
La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là... (Allant à un autre cercueil. ) Tybalt ! te voilà donc couché dans ton linceul sanglant ! Oh ! que puis-je faire de plus pour toi ? De cette même main qui faucha ta jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonne-moi, cousin. (Revenant sur ses pas. ) Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?... Horreur ! Je veux rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde... Un dernier regard, mes yeux ! bras, une dernière étreinte ! et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! (Saisissant la fiole. ) Viens, amer conducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! À ma bien-aimée ! (Il boit le poison. ) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives... Je meurs ainsi... sur un baiser ! (Il expire en embrassant Juliette. )
Frère Laurence paraît à l'autre extrémité du cimetière, avec une lanterne, un levier et une bêche.
LAURENCE. - Saint François me soit en aide ! Que de fois cette nuit mes vieux pieds se sont heurtés à des tombes ! (Il rencontre Balthazar étendu à terre. ) Qui est là ?
BALTHAZAR, se relevant. - Un ami ! quelqu'un qui vous connaît bien.
LAURENCE, montrant le tombeau des Capulets. - Soyez béni !... Dites-moi, mon bon ami, quelle est cette torche là-bas qui prête sa lumière inutile aux larves et aux crânes sans yeux ? Il me semble qu'elle brûle dans le monument des Capulets.
BALTHAZAR. - En effet, saint prêtre ; il y a là mon maître, quelqu'un que vous aimez.
LAURENCE. - Qui donc ?
BALTHAZAR. - Roméo.
LAURENCE. - Combien de temps a-t-il été là ?
BALTHAZAR. - Une grande demi-heure.
LAURENCE. - Viens avec moi au caveau.
BALTHAZAR. - Je n'ose pas, messire. Mon maître croit que je suis parti ; il m'a menacé de mort en termes effrayants, si je restais à épier ses actes.
LAURENCE. - Reste donc, j'irai seul... L'inquiétude me prend : oh ! je crains bien quelque malheur.
BALTHAZAR. - Comme je dormais ici sous cet if, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre homme et que mon maître le tuait.
LAURENCE, allant vers le tombeau. - Roméo ! (Dirigeant la lumière de sa lanterne sur l'entrée du tombeau. ) Hélas ! hélas ! quel est ce sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulcre ?
Pourquoi ces épées abandonnées et sanglantes projettent-elles leur sinistre lueur sur ce lieu de paix ? (Il entre dans le monument. ) Roméo ! Oh ! qu'il est pâle !... Quel est cet autre ?
Quoi, Pâris aussi ! baigné dans son sang ! Oh ! quelle heure cruelle est donc coupable de cette lamentable catastrophe ?...
(Éclairant Juliette. ) Elle remue ! (Juliette s'éveille et se soulève.)
JULIETTE. - ô frère charitable, où est mon seigneur ? Je me rappelle bien en quel lieu je dois être : m'y voici... Mais où est Roméo ? (Rumeur au loin. )
LAURENCE. - J'entends du bruit... Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au-dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arrive... Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproche.)
Je n'ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et disparaît. )
JULIETTE. - Va, sors d'ici, Car je ne m'en irai pas, mais. Qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste !
il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir... (Elle l'embrasse. ) Tes lèvres sont chaudes !
PREMIER GARDE, derrière le théâtre. - Conduis-nous, page... De quel côté ?
JULIETTE. - Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) ô heureux poignard ! voici ton fourreau... Rouille-toi là et laisse-moi mourir !
(Elle tombe sur le corps de Roméo et expire. )
LACLOS, Les liaisons dangereuses.
Lettre CLXV (165)
Madame de Volanges à madame de Rosemonde
Paris, 9 décembre 17**.
Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l'affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d'avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l'avons perdue hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort, et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu'elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort; et, comme elle a dit elle-même, pour n'avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu'après que la mesure en a été comblée.
En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était absolument sans connaissance; et encore hier matin, quand son médecin arriva, et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l'un ni l'autre, et nous ne pûmes en obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Hé bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée, et pendant que le médecin m'apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu'elle ait été causée par ces mots répétés de "M. de Valmont" et de "mort", qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s'occupait depuis longtemps.
Quoi qu'il en soit; elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit, en s'écriant: "Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!". J'espérais lui faire croire qu'elle s'était trompée, et je l'assurai d'abord qu'elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea de son médecin qu'il recommençât ce cruel récit; et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m'appela et me dit à voix basse: "Pourquoi vouloir me tromper? n'était-il pas déjà mort pour moi!" Il a donc fallu céder.
Notre malheureuse amie a écouté d'abord d'un air assez tranquille; mais bientôt après, elle a interrompu le récit, en disant: "Assez, j'en sais assez." Elle a demandé sur-le-champ qu'on fermât ses rideaux; et lorsque le médecin a voulu s'occuper ensuite des soins de son état, elle n'a jamais voulu souffrir qu'il approchât d'elle.
Dès qu'il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre; et quand nous avons été seules, elle m'a priée de l'aider à se mettre à genoux sur son lit, et de l'y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence, et sans autre expression que celle de ses larmes qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les élevant vers le ciel: "Dieu tout-puissant", a-t-elle dit d'une voix faible, mais fervente, "je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!" Je me suis permis, ma chère et digne amie, d'entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.
Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras; et elle était à peine replacée dans son lit, qu'il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu'elle eut repris connaissance, elle me demanda d'envoyer chercher le Père Anselme et elle ajouta: "C'est à présent le seul médecin dont j'ai besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir." Elle se plaignait de beaucoup d'oppression, et elle parlait difficilement.
Peu de temps après, elle me fit remettre, par sa femme de chambre, une cassette que je vous envoie, qu'elle me dit contenir des papiers à elle, et qu'elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort. Ensuite elle me parla de vous, et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait et avec beaucoup d'attendrissement.
Le Père Anselme arriva vers les quatre heures, et resta près d'une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l'église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devint plus encore par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d'elle. L'attendrissement devint général; et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.
Le reste de la journée se passa dans les prières usitées qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J'avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n'en sentis plus le battement; et en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.
Vous rappelez-vous qu'à votre dernier voyage ici, il y a moins d'un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd'hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort? Tant de vertus, de qualités louables et d'agréments; un caractère si doux et si facile; un mari qu'elle aimait, et dont elle était adorée, une société où elle se plaisait, et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d'avantages réunis ont été perdus par une seule imprudence! O Providence! sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m'arrête; je crains d'augmenter votre tristesse, en me livrant à la mienne.
Je vous quitte et vais passer chez ma fille qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s'est trouvée mal, et je l'ai fait mettre au lit. J'espère cependant que cette légère incommodité n'aura aucune suite. A cet âge-là on n'a pas encore l'habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute, une qualité louable; mais combien tout ce qu'on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.